dimanche 17 mai 2015

Jean-Paul Sartre, philosophie et littérature


On annonce le COLLOQUE ANNUEL DU GROUPE D'ETUDES SARTRIENNES, qui aura lieu les 19 & 20 juin 2015 en Sorbonne, amphithéâtre Milne Edwards - 17, rue de la Sorbonne, 75005 Paris.

Même si l'on est dans l'incapacité de s'y rendre, il est intéressant de prendre connaissance du programme, et de constater que la première journée est consacrée à la philosophie - l'engagement dans la pensée, avec une large place consacrée à Saint Genet, comédien et martyr - et la seconde journée à la littérature - avec notamment Fanon, Flaubert, Beauvoir...

Vendredi 19 juin : Philosophie

Matinée : 10h00 – 13h00
GILLES HANUS : D'un engagement radical dans la pensée
ANDREA CAVAZZINI : Militance et réquisition. De l'engagement à la communialité des consciences
HEINER WITTMANN : Le Saint Genet, un livre de méthode, ou comment un individu se fait artiste
Après-midi : 14h 30 – 18h00
MATHIEU PAMS : Temps et récit dans le Saint Genet
VINCENT DE COOREBYTER : Le choix originel de Genet: entre liberté et aliénation
FLORENCE CAEYMAEX : Saint Genet, les aventures de la subjectivité morale
CHRISTOPHER LAPIERRE : Etat d’une marge de la littérature peu tranquille : le cas spécial de la poésie chez Sartre

Samedi 20 juin : Littérature

Matinée : 9h30 – 13h00
JACQUES LECARME : Sacrifier la littérature à un engagement. L'affaire Etiemble et Les Temps modernes au tournant de 1952
GREGORY CORMANN : Engager le littéraire : le cas Sartre/Fanon
MARIEKE MULLER : L’engagement chez le Sartre du Flaubert : L’Idiot de la famille et la responsabilité de l’auteur
GADHA EL SAMROUT: L'image de la mère dans Les Mots de Sartre
Après-midi : 14h30 - 18h00
JULIE AUGRAS : La réception de La Cérémonie des adieux de S. de Beauvoir.
ESTHER DEMOULIN : Théorie et pratique du dialogue romanesque chez Jean-Paul Sartre
MICHEL SICARD : Style et intentionnalité chez Sartre à travers ses textes critiques
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  • Saint Genet, comédien et martyr, présentation de l'éditeur : Lien
  • Une étude pénétrante de F. Saenen, de l'Université de Liège, sur Saint Genet : Lien

samedi 16 mai 2015

Guy Debord, 'La Société du spectacle', 1967


La Société du spectacle paraît en novembre 1967, donnant à la pensée "situationniste" qui s'exprimait jusqu'ici à travers les revues Potlatch puis Internationale situationniste. une nouvelle visibilité, qui aura un impact certain dans les soulèvements de mai 1968, six mois plus tard...

  • Comment résumer les 221 thèses du livre réparties en 9 chapitres ?

Décrire la société marchande développée comme la "société du spectacle", c'est se disposer à comprendre l'extraordinaire résorption en elle-même opérée par cette société depuis le début du XXe siècle, en dépit de ou grâce à des événements dramatiques, ainsi que la jonction opérée d'un continent à l'autre, d'un bloc à l'autre et surtout d'une classe laborieuse révolutionnaire avec la classe marchande. 

Car le règne de la marchandise s'étend aujourd'hui à la totalité de l'existant. Et tous, naguère citoyens bourgeois ou prolétaires, révolutionnaires ou conservateurs, sont en définitive spectateurs et non plus acteurs de ce qui leur arrive.

Seules apparaissent donc révolutionnaires, désormais, dans ce monde intégralement prolétarisé, les résistances non-idéologiques, appelées à devenir organiques par la conscience commune des situations.

  • Agir

Il s'agit principalement pour Guy Debord et le mouvement d'avant-garde qu'il anime de créer des situations où les résistances non-idéologiques puissent prendre corps. C'est un thème constamment affirmé, depuis le Rapport sur la construction de situations de 1957, jusqu'aux Commentaires sur la société du spectacle de 1988. Il s'agit d'un marxisme non-stalinien, L'émergence de conseils ouvriers permettra le dépérissement de l'Etat au profit des classes laborieuses.

La pensée de Guy Debord se présente donc comme une lecture à la lumière de Karl Marx des réalités de son temps, largement prémonitoire, colorée d'emprunts à de multiples recherches. C'est ainsi qu'outre Cornélius Castoriadis et Claude Lefort, entre autres, on ne peut se retenir d'évoquer Jean-Paul Sartre, chez qui la notion de situation est omniprésente.
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= Lire sur Wikipêdia :
  • Guy Debord : Lien
  • La Société du spectacle sur Wikipêdia : Lien
  • L'Internationale situationniste sur Wikipédia : Lien
= «Guy Debord, un art de la guerre»: un dossier de Thierry Paquot dans Philosophie Magazine, à propos de l'exposition de 2013 à la Bibliothèque nationale de France :
  1. Début de la présentation : Lien
  2. La théorie des moments : Lien
  3. Une culture aristocratique : Lien
  4. L'alcool et la dérive : Lien
  5. Spectacle et savoir-vivre : Lien
  6. La ville et le loisir : Lien
  7. Tactique et stratégie : Lien

= Consulter en ligne La Société du spectacle : Lien

= Visionner La Société du spectacle, film réalisé par Guy Debord en 1973, 1 h 27 : Lien

samedi 9 mai 2015

Philosopher en France à la Libération


Qu'avons-nous fait de l'héritage de la Libération ?

Dialogue d'Adèle Van Reeth avec Frédéric Worms
sur France Culture, le 8 mai 2015 (notes retranscrites librement)

Une constatation : l'histoire imprime sa marque sur toutes les pensées, comme incitation ou comme épreuve.

Albert Camus


L'émission nous fait entendre la voix d'Albert Camus lisant à la radio son premier éditorial de Combat paru au grand jour, en 1945. Or la gloire de Camus est née pendant la guerre. En 1942 sont parus L’Étranger, Caligula et Le Mythe de Sisyphe. Avec une polémique liée à ce dernier livre, car la censure allemande a exigé le retrait d'un chapitre sur Kafka. Mais voici que cet auteur célèbre se révèle avoir aussi été résistant dans la clandestinité. A la Libération les deux facettes se rejoignent.

Ce que dit, avec beaucoup d'émotion dans la voix de Camus, cet éditorial, c'est qu'il s'agit maintenant de passer de l'espérance à la tâche commune, avec ce bref moment de la joie, qu'il faut bien sûr savourer. Albert Camus est conscient en effet des divisions reléguées au second plan dans l'action commune, il sait qu'elles vont reparaître dans les tâches de la reconstruction.

D'un point de vue philosophique, cet éditorial est emblématique. Camus - et Sartre également, dans son sillage - a été rangé sous le signe de l'absurde, c'est-à-dire du désarroi de l'homme devant un ciel vide de sens. Or voici que ce philosophe de l'absurde apparaît désormais comme l'homme de la liberté et de l'engagement... En effet, pour Camus le sentiment de l'absurde est un passage obligé, mais l'homme est demandeur de sens, et lui-même fondateur de sens dans l'engagement.

Jean-Paul Sartre


L'émission nous permet également d'entendre la voix de Sartre, exposant dans une conférence inaugurale de l'Unesco, en 1946, intitulée "Littérature et liberté", la nature même de la liberté concrète qui est la liberté de l'homme.

Le contexte historique est l'occasion d'éprouver la philosophie de l'existence de Sartre. 1946 est en effet l'année de L'Existentialisme est une humanisme, où il est précisé que chaque acte, chaque engagement engage le sens même de la liberté, et par ce fait engage toute l'humanité. Dans un monde privé de signification transcendante, l'homme reste libre, et cette liberté est celle de donner sens au monde tel qu'il est.

C'est dans ce sens qu'il faut comprendre cette phrase devenue  célèbre de Jean-Paul Sartre : "Jamais nous n'avons été plus libres que sous l'occupation allemande" Une phrase paradoxale au plus haut point. Or sous l'occupation, pour Sartre, le sens de notre engagement, et donc de notre liberté est évident. Bien sûr, c'est encore une liberté assez conceptuelle, et Sartre par la suite en cherchera des déterminations plus sociales, plus collectives, ce qui le rapprochera du marxisme. Mais pour lui la liberté est aussi une charge : nous sommes "condamnés à être libres".

 Jean Cavaillès, Georges Canguilhèm


Cette belle émission nous donne aussi à entendre Georges Canguilhèm faisant l'éloge de Jean Cavaillès, "résistant par logique", le 2 décembre 1945 à l'Université de Strasbourg.

"Je suis officier, fils d'officier, je continue la guerre avec les moyens à ma portée. Le reste, la politique, ne m'intéressent pas", avait-il répondu à ses juges. En réalité, Jean Cavaillès s'est rendu en Allemagne dans les années 30 comme nombre de philosophes, et à lu Mein Kampf  - comme l'a fait Simone Weil, semble-t-il, de son côté, Ce qu'il y a lu est pour lui inacceptable, c'est la négation même de toute philosophie. Il s'agit donc aussi de résister pour la pensée, pour l'universel. "Je n'ai pas passé l'aggrégation de philosophie pour enseigner Travail, famille patrie" dit-il encore.

Maurice Merleau-Ponty


Et Maurice Merleau-Ponty : "Nous avons appris l'histoire, et nous prétendons que nous ne devons pas l'oublier.... Ne devons-nous pas dépasser nos émotions pour en trouver la vérité profonde ?" écrit-il dans le premier numéro de la revue Les Temps modernes qui paraît en 1945. "La guerre a eu lieu", insiste-t-il. Bien sûr, c'est un écho au titre de Jean Giraudoux, La Guerre de Troie n'aura pas lieu (1935). Mais plus profondément, l'homme est désormais marqué par ses conditions historiques, et c'est là qu'il doit retrouver sa signification.

Et quant à la signification de la liberté pour l'homme, nous sommes dans un entre deux : ni transcendance, ni nihilisme. Autrement dit, dans l'absence d'une métaphysique absolue, on retrouve le sens de l'absolu dans les combats réels.L'acte du héros impose le silence, qu'il importe de respecter. Mais il faut aussi la parole (et donc la philosophie) pour l'interpréter. Le héros nous impose silence. Mais il détient la vérité de l'humain, et de cela il faut parler.

Avec Spinoza, philosophe de la nécessité,


Sartre  et Merleau-Ponty dessinent ainsi la silhouette d'un héros purement humain, qui n'est soutenu par aucune transcendance. Cavaillès, de son côté, pense le théorème comme acte d'un mathématicien. Et Canguilhèm voit le vivant comme un réseau de nécessités. A la Libération, la philosophie met désormais l'accent moins sur l'existence que sur la nécessité, à la suite de Baruch Spinoza, qui peut être dit à bon droit philosophe de la nécessité.

Nécessité ne veut pas dire résignation. C'est ainsi que le même Spinoza, indigné par l'assassinat des frères De Witt , partisans de la république, en 1672, voulut placarder sur les murs de La Haye une affiche intitulée  Ultimi barbarorum, « Les derniers des barbares ».

Aujourd'hui ?


Aujourd'hui nous sommes toujours dans cet après-guerre estime Frédéric Worms. L'horizon peut paraître sombre, mais cette orientation durement acquise nous porte encore. Le seul absolu qui compte désormais est cette orientation-là, qui naît d'une confrontation entre deux absolus, celui de la liberté et celui de la nécessité.

(Notes sous la responsabilité du transcripteur)
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  • "Qu'avons-nous fait de l'héritage de la Libération ?" Ecouter ou podcaster l'émission de 53 minutes, diffusée le 8 mai 2015 : Lien
  • Ultimi barbarorum, une intéressante mise en perspective : lien
  • Georges Canguilhèm sur Wikipedia : Lien  
  • Jean Cavaillès sur Wikipedia : Lien
  • Maurice Merleau-Ponty sur Wikipedia : Lien

jeudi 7 mai 2015

Kamel Daoud, ou le malheur d'être violent dans une société violente

<p><em>Meursault, contre-enquête</em></p>
Édition de 2013 par les Éditions Barzakh, Alger

On apprend que Kamel Daoud vient de se voir attribuer le Goncourt du premier roman : voir ICI la nouvelle.

On ne peut que s'en réjouir. D'abord parce que c'est un excellent roman, extrêmement bien fait, superbement écrit et organisé (Se reporter ICI à l'analyse qui en est fait sur ce blog)

Il y à une seconde raison, pleinement littéraire mais déjà philosophique : donner la réplique à Albert Camus était très difficile. C'est à ma connaissance la première fois qu'un écrivain se mesure avec L’Étranger de cette façon, et c'est une grande chose que de réussir d'un coup ce face-à-face..

Et puis, est-ce une lecture trop personnelle de Meursault contre-enquête ? C'est pour moi un livre qui parle du malheur d'être violent dans une société violente, d'être plongé dans des temps livrés à la violence.

Ainsi le travail de "décolonisation" de l'esprit se fait dans ce nouveau roman, me semble-t-il, non pas en rappelant qu'à une violence instituée répond nécessairement la violence des opprimés - violence contre violence - mais en allant plus loin. Il faut selon Kamel Daoud se hausser jusqu'au malheur d'être violent, d'être atteint et traversé soi même - et inévitablement modifié, diminué, profondément marqué par la violence, et par la nécessité qui fond sur nous, un jour du temps, d'être violent.

Et c'est précisément ce qui ressort en fin de compte de cette méditation du livre de Camus que fait Kamel Daoud. Loin d'être un plaidoyer en faveur de l'acte gratuit - le meurtre d'un inconnu à la manière du Lafcadio d'André Gide, un massacre aveugle comme dans Erostrate, de Jean-Paul Sartre ; loin même d'une simple illustration de la liberté vide et vaine offerte par l'expérience de l'absurde, qui est absence de signification pré-donnée du monde, L’Étranger est en fin de compte lui-même, dans la lecture en miroir qu'en fait Kamel Daoud,  un roman du malheur d'être violent, comme en reflet soi-même et produit d'une société coloniale injuste.
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  • Kamel Daoud dans Libération : Lien
  • Dans Le Nouvel Observateur : Lien
  • Dans Le Point : Lien