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lundi 14 décembre 2015

Philosopher après le 13 novembre : Corine Pelluchon



 Corine Pelluchon, dans un article posté le 7 décembre 2015 sur son blog Libération, prend de front trois "chocs" ressentis récemment dans la société française : la monté de l'extrémisme xénophobe, le dérèglement climatique et bien sûr les attentats du 13 novembre.

De la sidération à la considération


 "De la sidération à la considération", formule frappante du titre de l'article, complétant et expliquant l'amorce "Philosopher dans la cité."

Qu'entendre par sidération, sinon cet "état d'anéantissement", selon la définition d' Émile Littré, qui frappe "comme la foudre". Lorsque atterré, perdu, on ne sait plus que dire, que penser ou que faire, on se dit sidéré, à la survenance notamment de grandes catastrophes. Et la considération devient par contraste, la patiente attention, l'examen, la pesée des raisons (suivant le même Littré), et la mise en avant, non de soi, mais des choses et des êtres : par quoi se remet en route la machine humaine, dans sa capacité d'appréhender le réel, de l'éprouver, de le penser.

Dans la sidération qui nous frappe, précise Corine Pelluchon, c'est l'insécurité que l'on éprouve d'abord, et dans le même temps l'effondrement des idéaux des Lumières. De quel profit, l'éducation que nous donnons ? De quelle portée, nos appels au respect, à la tolérance ? De quel poids, le souci d'un avenir plus juste et plus fraternel ? Or, concernant ces idéaux, la pensée des Lumières consacrait "un certain dualisme nature/culture" en pensant "l’homme à la lumière de la liberté, et la liberté comme arrachement à la nature", s'appuyant sur un progrès de l'homme et de l'humanité qu'aucune limite ne semblait devoir borner. Sous cet aspect, elle est à compléter.

L'actualité des Lumières



Mais la pensée des Lumières reste, devant ces défis de l'histoire, d'une brûlante actualité. :
La tolérance est la condition de possibilité de la délibération qui suppose que nous trouvions, dans tous les domaines qui nous opposent, des accords sur fond de désaccords, afin d’arriver à des législations adaptées nous permettant d’avancer en matière d’agriculture, d’élevage, d’éducation, de droit du travail, de santé, sans que nos politiques soient dictées par les lobbys ou par une Realpolitik invoquant la loi du marché.

La tolérance, garante de la délibération, est donc "la clef de la résolution démocratique des problèmes qui opposent les individus, non seulement en raison de la divergence de leurs intérêts", (exemple de la lutte de classes), mais aussi parce que leurs valeurs sont différentes, voire dans un premier temps inconciliables. Sapere aude, «ose penser par toi-même», rappelle Corine Pelluchon, ajoutant :
Jamais au cours des dernières décennies la devise des Lumières, sapere aude, «ose penser par toi-même», n’a été aussi actuelle. Cette devise, que l’on trouve dans un texte de Kant daté de 1784, Qu’est-ce que les Lumières?, souligne l’importance de la liberté de penser pour la conduite de la vie à la fois individuelle et collective, et donne à la démocratie un sens et une saveur, un attrait, qu’aucun autre régime ne peut se vanter de posséder.
 Voter dans ces conditions n'est donc pas décerner un brevet d'exemplarité à une femme ou à un homme, comme si leur tendance à reléguer la recherche du bien commun derrière des thèmes de propagande s'articulant que sur des peurs et des promesses nous échappait : voter, c'est prolonger l'espoir du réalisable en matière de justice et de vivre ensemble, pour écarter les forces mortifères qui préfèrent la ruine d'un pays à sa lente avancée dans de nécessaires compromis.

Les "trois tâches" de la philosophie...

Philosopher, dans ces conditions, ce n'est pas apporter des informations inédites ni formuler des opinions en matière de choix économiques et politiques capables d'emporter la décision. 
La contribution spécifique du philosophe à son temps, en particulier dans le contexte actuel marqué par les trois grands défis mentionnés plus haut, est triple. D’abord, le souci de l’universel ou plutôt de l’universalisable est ce qui distingue le philosophe des autres acteurs de l’histoire. Son rôle est de penser ce qui a un sens au-delà de sa personne. Sa culture, c’est-à-dire le voyage dans le temps et dans l’espace que les livres rendent possible, ses compétences analytiques ainsi que les vertus logiques et dialogiques qui accompagnent l’exercice rigoureux de la pensée l’aident à creuser cet écart entre soi et soi qui est indispensable pour formuler sous forme de problèmes les chocs les plus violents et les conflits de valeurs qui opposent les membres d’une société complexe.
Autant de philosophes, donc, autant d'acteurs sociaux bienvenus, pourvu que chacun à sa manière s'attache à la recherche de vérités universalisables, proposées à la délibération d'autrui sous forme ouverte et argumentée. - Le deuxième apport attendu du philosophe est de penser sur le long terme :
Pour réagir à l’actualité, nous bénéficions de l’avis éclairé des journalistes et des experts. La tâche spécifique du philosophe est d’élaborer des d’outils conceptuels permettant de construire le monde de demain. Cette tâche est précieuse à un moment où la réaction immédiate est de désespérer de tout.
La tâche du philosophe n'est pas de laisser croire que toute contradiction peut immédiatement disparaître, mais que la délibération, s'appuyant sur des principes fermes, est possible, et que les décisions engageant le futur peuvent être prise en fonction d'un horizon élargi et généreux. Il ne s'agit pas d'utopies, ou alors d'utopies réalistes,
La tâche du philosophe, qui n’est pas un doux rêveur, est donc à la fois critique et constructive. Elle ouvre un horizon d’espérance, malgré les obstacles qui semblent indépassables, et atteste d’un engagement qui est amour du monde et de la vie.
 Le troisième apport propre au philosophe est d'ouvrir et d'éclairer la possibilité d'un engagement spécifique, distinct de celui des partis et complémentaire, l'engagement qui incombe à tous et à chacun en faveur d'un vivre harmonieux entre les êtres, et jusqu'avec le règnes animal, végétal et minéral.

... plus une quatrième



En conclusion, il n'y a pas à demander aux philosophes d'être partout sur les écrans et dans les journaux. Aujourd'hui plus que jamais, la philosophie doit garder le sens de sa mission dans la cité.
Plus précisément, il y a une quatrième mission du philosophe qui est, en réalité, la synthèse des trois autres : c’est de passer de la sidération à la considération et d’aider les autres à faire de même.
En réservant, à celles et ceux qui font déjà, une réelle considération.
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  • L'article de C.Pelluchon : Lien
  • Corine Pelluchon dans Wikipédia : Lien
  • Corine Pelluchon sur France Culture : Lien
  • Écouter Corine Pelluchon interrogée par Laure Adler : Leo Strauss, Emmanuel Levinas, la responsabilité (44 min) : Lien
  • *Dernier ouvrage: Les Nourritures. Philosophie du corps politique, Le Seuil, 2015. Prix Edouard Bonnefous de l’Académie des Sciences Morales et Politiques.

vendredi 20 juin 2014

Emmanuel Levinas lecteur de Franz Rosenzweig

Regardons de plus près la façon dont Emmanuel Levinas , sous le signe de Franz Rosenzweig et de quelques autres,entre dans Totalité et infini

Levinas lit Rosenzweig, bien sûr, dans l'allemand (l'édition originale est de 1921) ; et le premier éditeur, hollandais, de Totalité et infini, Martinus Nijhoff, rééditera L'Etoile de la rédemption quelques années plus tard... Voici comment j'essaie, pour ma part, de m'orienter.

  • "On conviendra aisément qu'il importe au plus haut point de savoir si l'on n'est pas  dupe de la morale." Cet première phrase de la préface originelle d'Emmanuel Levinas à Totalité infini me semble extraordinaire. Elle sonne à l'oreille, curieusement, comme une conversation qui se serait engagée avec Albert Camus, et plus précisément en écho à la première phrase de l'Introduction de Camus au Mythe de Sisyphe. La seconde phrase constitue d'ailleurs un pont menant de la "lucidité", thème éminemment camusien, à la guerre...
  • Plus loin, il ne serait pas impossible non plus d'apercevoir une référence à L'Homme révolté, paru en 1951, soit 20 ans plus tôt - suivie d'une allusion à Etre et Temps, de Martin Heidegger. On lit :  
"La conscience morale ne peut supporter le regard railleur du politique que si la certitude de la paix domine l'évidence de la guerre. Un telle certitude ne s'obtient pas par simple jeu d'antithèses. La paix des empires sortis de la guerre repose sur la guerre. Elle ne rend pas aux êtres aliénés leur identité perdue. Il y faut une relation originelle et originale avec l'être." (p.6)
  • Levinas éclaire alors sa démarche par une référence à Kant (Projet de paix perpétuelle) :
"Historiquement, la morale s'opposera à la politique et aura dépassé les fonctions de la prudence ou les canons du beau, pour se prétendre inconditionnelle et universelle, lorsque l'eschatologie de la paix messianique viendra se superposer à l'ontologie de la guerre."
  • Ici, avec une allusion implicite à Martin Buber (La Foi des prophètes, alld 1950), André Neher (Amos, 1950 ; L'Essence du prophétisme, 1972) et probablement quelques autres, Levinas entre en discussion avec Rosenzweig
"Toutefois, l'extraordinaire  phénomène de l'eschatologie prophétique  ne tient certainement pas à gagner son droit de cité dans la pensée, en s'assimilant à une évidence philosophique. [...] Elle n'introduit pas un système téléologique dans la totalité elle ne consiste pas à enseigner l'orientation de l'histoire. L'eschatologie met en relation avec l'être, par-delà la totalité ou l'histoire [...] Comme si un autre concept - le concept de l'infini - devait exprimer cette transcendance par rapport à la totalité, non-englobable dans une totalité  et aussi origienlle que la totalité."... (p.7)
Mettant la notion d' "infini" en balance avec celle de "totalité", on entre clairement avec Levinas au coeur du propos de Totalité et infini. Et par des voies, certes, qui vont éveiller le sens critique de Jacques Derrida, donc la lecture donnera lieu à Violence et métaphysique...

lundi 2 juin 2014

Jean-Paul Sartre et la morale de Kant

@ Julian
On pourrait se demander si Sartre, en dépit du "renversement" qu'il opère, ne reste pas en climat kantien, lorsque par exemple il voit le choix de chaque individu engager l'humanité. 
Cela évoque  évidemment le fameux principe des Fondements de la Métaphysique des Moeurs : « Agis seulement d'après la maxime grâce à laquelle tu peux vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle. » 
Une différence pourtant : le choix sartrien engage l'homme dans le projet, qu'il signifie et constitue, de l'homme