Je relis les premières pages, si fortes, de
l'Enracinement.
- L'auteur commence par la notion d'obligation, qu'elle compare avec celle de droit. "La
notion d'obligation, écrit-elle, prime celle de droit, qui lui est
subordonnée et relative. Un droit n'est pas efficace par lui-même, par
l'obligation qui y correspond ; l'accomplissement effectif d'un droit
provient non pas de celui qui le possède, mais des autres hommes qui se
reconnaissent obligés à quelques chose envers lui."
- En deuxième lieu, elle met en relation le droit et le devoir. "Cela
n'a pas de sens de dire que les hommes ont, d'une part des droits,
d'autre part des devoirs... Un homme, considéré en lui-même, a seulement
des devoirs, .. Les autres, considérés de son point de vue, ont
seulement des droits."
Tout ce préambule, me semble-t-il,
pourrait apparaître comme une discussion avec Montaigne ou avec
Rousseau. Mais on pourrait se demander surtout si ce préambule ne
cherche pas plutôt à approfondir la pensée morale, d'un réalisme
sceptique, de son maître
Alain.
- Survient alors une considération qui semble d'une autre nature. "L'obligation seule,
écrit-elle, peut être inconditionnée. Elle se place dans un domaine qui
est au-dessus de toutes les conditions, parce qu'il est au-dessus de ce
monde." -- Ah ! Qu'entendre par-là ? S'agirait-il d'une caution
supra-humaine des valeurs ? Le retour d'un arrière-monde ? Il le
semblerait, et pourtant...
Pourtant, cela pourrait presque
ressortir au langage volontiers ambigu d'Alain, et si ce n'est le cas,
de celui du maître d'Alain, Jules
Lagneau. Lagneau qui écrivait : "
Le
levier de l'action morale, c'est la sainteté, c'est-à-dire l'égoïsme
assujetti et pacifié, la nature assouplie jusqu'au fond par un vouloir
supérieur, surnaturel, l'empire de l'esprit manifesté dans un homme.
Celui qui veut élever les autres doit faire sentir en lui-même quelque
chose qui le passe"... (La discussion des figures du saint et du héros va intéresser plusieurs générations, jusqu'au Camus de
La Peste par exemple, de lecteurs de Dostoïevsky).
Là
où par contre je verrais volontiers une imprégnation de l'évangile,
c'est lorsque Simone Weil se lance avec intrépidité dans liste
impressionnante des "
besoins de l'âme", comme elle dit. Qu'est-ce
que l'âme, dans ce cas ? Le siège des besoins. Mais ne peut-on entendre
derrière cette énumération la sentence célèbre : "
L'homme ne vit pas seulement de pain..."
? L'ordre, la liberté, l'obéissance, la responsabilité, l'égalité, la
hiérarchie etc... Ce pourrait pourrait presque passer pour une moderne
déclinaison du Vrai, du Beau, du Bien - les idées éternelles de Platon.
Mais
alors la sentence alléguée par l'évangéliste Matthieu pourrait se
poursuivre : "L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole
qui sort de la bouche du Seigneur." ? -- Mais non : Simone Weil n'est
pas dans cette démonstration d'une divinité des valeurs. "
Mais de toute parole de la créature en faveur de la créature",
voilà, me semble-t-il, ce qu'elle pourrait dire encore. Imprégnée ou
non d'évangile, c'est bien d'une parole humaine que l'humanité a besoin
dans son
déracinement (et ne serons-nous pas conduits à rapprocher quelque peu Simone Weil d'Emmanuel
Levinas ?).
Les
dernières pages du livre, au contraire des premières, discutent
ouvertement les figures de Dieu incompatibles avec l'esprit de liberté.
C'est une charge contre une représentation infantile de la
providence, où elle cite à plusieurs reprises non la Bible, mais les
Védas ou les
Upanishads (elle
ne précise pas) que René Daumal récemment lui a appris à lire dans le
sanskrit, Ce faisant, elle vise évidemment une hiérarchie catholique (en
France) si peu effrayée par Hitler qu'elle fait montre d'une grande
complaisance avec le Maréchal. "Ils disent que la Providence a voulu (je
paraphrase librement) cette situation de domination pour rappeler une
génération égarée à la soumission aux lois divines" (les lois de
séparation de l'Eglise et de l'Etat n'ont pas 40 ans). Or, pour Simone
Weil, nous sommes menés par un esprit de liberté ; l'esprit de servitude
ne mène qu'à une impasse.
Et sur ce point particulier de la providence, précisément, elle écrit :
"Il n'y a qu'un cas
où il soit légitime de parler de vouloir particulier de Dieu. C'est
quand surgit dans une âme une impulsion particulière, qui porte la
marque reconnaissable des commandements de Dieu. Il s'agit alors de Dieu en tant que source d'inspiration."
Je
crois que tout est dit. Que chaque locuteur, en sa conscience, puisse
être dépositaire d'une motion qu'il nomme divine, c'est une chose. Mais
qu'il cesse pour autant de
réfléchir humainement aux choses humaines, et de
parler humainement en faveur de l'autre homme, en serait une autre, qui ferait apparaître en lui l'inhumanité.