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vendredi 5 août 2016

Albert Camus, "Métaphysique chrétienne et néo-platonisme"

Métaphysique chrétienne et néo-platonisme : ce texte de jeunesse permet d'appréhender très directement l'approche du christianisme que Camus définit pour lui-même au terme de ses années d'étude, position qui par la suite variera peu.

Pour l'auteur de ce mémoire de D.E.S. (Diplôme d’Études Supérieures), couronnant deux années de travail après la licence et mené à bien à Alger en 1936, il s'agit de comprendre comment la pensée chrétienne, en quête d'un système cohérent, "tente de se couler dans des formes de pensée grecques et de s'exprimer dans des formules métaphysiques qu'elle a trouvées toutes faites." |1224] (*) Cette problématique, remarquons-le, est celle qui règne à l'université à cette époque. Initiée par Ernest Renan (1823-1892), considérablement affinée par Alfred Loisy (1857-1940), on la trouve formulée plus récemment par Charles Guignebert (1867-1939), professeur en Sorbonne, auteur de  Jésus (1933), Le Monde juif vers le temps de Jésus (1935). La méthode est rigoureusement celle de l'histoire des idées, elle suppose de l'historien la mise entre parenthèses de tout point de vue personnel, favorable ou défavorable au christianisme, son sujet. Outre l'influence du professeur René Poirier, qui supervise son travail, on y devine aussi celle de Jean Grenier, son professeur de philosophie en "1e supérieure" (aujourd'hui terminale) [1220].

Dans cette perspective, le christianisme est vu comme un judaïsme hellénisé : au terme en effet d'une lecture platonicienne/plotinienne du corpus chrétien des origines à Augustin, (après qui le dogme chrétien est considéré par l'auteur comme fixé), la perspective s'impose à l'auteur..
Camus était un étudiant de valeur exceptionnelle, dira de lui le professeur Poirier, le plus remarquable de ceux que j'ai eus là-bas, et de très loin [...] Il était plus intime avec Jean Grenier, dont il avait été l'élève en première supérieure [...] Il n'était lié à aucune tradition religieuse, et avait mis pour toujours le problème de Dieu entre parenthèses. Par là, il était vraiment Algérien, l'Algérie étant alors, presque partout, déracinée spirituellement à tous les niveaux de la société. (**)

Un texte naturellement daté


Dissertation académique, certes, texte mineur bien évidemment -quoique d'excellente facture - dont il serait maladroit d'exagérer la portée. On n'en reprendra pas ici l'analyse, qu'on peut trouver ailleurs - voir le lien ci-dessous. On soulignera seulement que sa lecture ouvre à quelques remarques fort intéressantes.

D'abord, très au fait de la problématique qui lui est contemporaine, ce texte est par là-même daté Ainsi, on trouverait aujourd'hui que la place de Paul de Tarse est sous-estimée, et, en arrière-plan, l'importance au début de notre ère du judaïsme alexandrin  (avec Philon...), ainsi que l'enseignement hellénique de haut niveau prévalant à Tarse, où Paul trouve matière à des études rhétoriques poussées - n'allant faire auprès de Gamaliel, si le séjour à Jérusalem est avéré, qu'une sorte de "doctorat" en sciences judaïques. Nombre d'écrits chrétiens des premiers siècles sont alors inconnus, tels ceux qui seront révélés en 1945 par la bibliothèque copte de Nag Hammadi.

En outre, on trouverait que que la pensée d'Augustin, dont Camus signale l'importance, est abordée d'un point de vue psychologique qui ne suffit pas à appréhender l'ampleur d'une telle réflexion. Par ailleurs, le christianisme oriental est à peine évoqué : Camus s'intéresse évidemment au christianisme latin... En définitive, peut-être serait-on fondé aujourd'hui à renverser la problématique des années 1930, en disant que la pensée hellénique - largement diffusée chez les auditeurs les plus instruits des prédicateurs chrétiens - reçoit le message de ces derniers avec des outils de compréhension forgés durant quelque six siècles par le platonisme ?

Quoi qu'il en soit, l'essai d'Albert Camus dépasse largement l'enquête historique, et parvient à se situer de manière synthétique et intéressante au niveau des recherches philosophiques qui lui sont contemporaines en matière de "philosophie chrétienne" - comme celles des Gilson, Bréhier et Souriau citées dans sa bibliographie...

Camus et le "platonisme achevé" de Simone Weil


Un autre intérêt de ce texte d'Albert Camus est bien entendu de relire en miroir l’œuvre de Simone Weil. Si Camus, sur proposition des parents de la résistante, publie volontiers dans sa collection "Espoir", qu'il dirige de 1946 à sa mort chez Gallimard, les manuscrits posthumes qu'on lui soumet,  n''est-ce pas pour lui après l'intervalle de ces dix années comme une contre-épreuve de sa pensée ? Et n'y trouve-t-il pas, en outre, de quoi conforter sa propre opinion, selon la quelle la foi est quelque chose qu'on a ou qu'on n'a pas ? Si l'on accepte la mise en perspective de Anissa Castel-Bouchouchi des textes tardifs de Simone Weil, celle-ci considérerait en fin de compte le christianisme comme "le platonisme achevé"... Ce qui ne va pas sans soulever quelque objection : est-il prudent de négliger le mouvement de la pensée de Simone Weil, en considérant La Source grecque (1952), qui recueille essentiellement des notes en vue des causeries qu'elle donne à Marseille, comme le point focal de l’œuvre ? Lire encore à ce sujet l'article d'Emmanuel Gabellieri (lien ci-dessous).
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* A.Camus, Essais, Ed.Quillot, Pléiade, 1965. Repris dans Œuvres complètes, t.1.
** In Paul Ginestier, Pour connaître la pensée de Camus, Bordas, 1964, p. 18.
  • Analyse de Métaphysique chrétienne et néo-platonisme (Wikipédia)  : Lien
  • Charles Guignebert dans Wikipedia : Lien
  • Philon d'Alexandrie dans "La Maison de la philosophie" (Marseille) : Lien
  • Lire "Le platonisme achevé de Simonde Weil",d'A. Castel-Bouchouchi (2007) : Lien
  • Lire "La Source grecque et le christianisme" , d' E. Gabellieri, (2001) : Lien

mercredi 23 mars 2016

Jean-Luc Marion : impossibilité et nécessité de la promesse

Le paradoxe ? Si Jean-Luc Marion ne le craint pas, c'est simplement qu'il entend s'attacher aux situations paradoxales de l'existence. L'aporie en effet, le Socrate de Platon le  montre déjà,  dégage l'énergie nécessaire à l'exercice de la pensée. De sorte que l'impossible devient de quelque façon ce qui nous rend libres de penser le possible et le nécessaire, autrement dit l'existant.

Ainsi en est-il dans le bref article que Jean-Luc Marion consacre à la promesse sous le titre "Brèves notes sur l'impossible et l'indispensable", dans le volume consacré au Forum Philo Le Monde/ Le Mans 2014 (*)

Impossibilité de la promesse


Paradoxal, le point de départ de cet article l'est en effet : les seules promesses que nous connaissons, pose Jean-Luc Marion, sont celles qui ne sont pas tenues. En bon phénoménologue, il repère trois "figures" du "discrédit de la promesse" :
Nous ne tenons pas nos promesses d'abord parce que nous ne le pouvons pas, ensuite parce que nous ne le voulons pas, enfin parce que nous ne le devons pas.[75]
La promesse ne peut être tenue, pour cette raison que le futur n'est en rien en notre pouvoir. En bonne logique le présent, qui fournit quelque assurance, ne dure qu'un instant : si bien qu'il faudrait se refuser à promettre.

Nous ne voulons pas non plus tenir nos promesses, ce qui constituerait un mensonge, car une promesse faussement ou imparfaitement tenue ne l'est pas vraiment. A tel point que "je n'éprouve ma conscience morale que sous l'aspect de la mauvaise conscience; j'ai conscience en tant que j'ai mauvaise conscience." D'où humiliation, d'où "sentiment de ne pas être ce que je devrais être, de n'être pas moi-même."
Prisonnier de mes promesses, parce que je m'en tiens à ne pas les tenir, je deviens étranger à moi-même, et à défaut que le public ne me condamne de fait, je me condamne moi-même de droit. [77]
Enfin, parce qu' "une promesse promet toujours un mensonge final", nous ne devons pas pas tenir nos promesses, sources d'immoralité et de ressentiment.
La promesse se résume en l'accusation du présent par le non-présent, de ce qui est par ce qui n'est pas, de la sincérité du moi par l'insincérité nécessaire de ce que je deviendrai sans l'avoir voulu [...] Seul celui que ne promet rien maintenant mérite la confiance - mais dans l'instant seulement. [77]

Nécessité et portée de la promesse


Il faut promettre ! La promesse est inévitable, précisément du fait de son impossibilité, qu'il s'agit justement de surmonter.
Aucune relation entre les hommes ne devient possible ni pensable sans que le mensonge ne soit d'une manière ou d'une autre suspendu. Ce qui ne se peut que par la promesse aussi longtemps qu'on la tient, quelque impossible qu'elle paraisse. La promesse impossible devient pourtant nécessaire pour que les hommes deviennent non seulement des animaux éthiques, mais des animaux politiques.[79]

La promesse est donc "la possibilité d'un avenir". Mieux, elle donne au temps humain d'advenir.
De ce fait, que vaut une promesse que je me fais à moi-même ? Elle ne vaut que mon engagement à la tenir. Mais en toute rigueur, je ne puis m'adonner à ma promesse que si une contre-promesse, celle d'un autrui, vient l'authentifier et la consolider. Un autrui capable de s'adonner avec moi à la tenue de cette promesse, dans la réciprocité de la donation - ce dont l'image se manifeste à l'état pur que dans le moment érotique, qui se caractérise par l'engagement réciproque à rendre son partenaire capable de désir. Par quoi il apparaît que considérer l'impossibilité de la promesse sans son contraire, la nécessité de promettre, na pas de sens.

Remarques


On ne peut attendre du texte de Jean-Luc Marion une cohérence et un achèvement qu'il n'a pas promis. Le titre "Brèves notes..." nous en avertit assez, et il nous appartient en bonne logique de poursuivre la réflexion ainsi amorcée, comme on s'y essaie ci-dessous.. L'intérêt de ces "Brèves notes", d'un autre côté, est de nous introduire dans l'atelier-même du philosophe, que l'articulation de l'impossible et du nécessaire préoccupe depuis longtemps..On y reconnaît en passant la forge d'Augustin, que la conscience faillible attise. On y entend aussi le souffle et le rythme de Gabriel Marcel dans son Journal métaphysique, ainsi que la leçon suivie de Jacques Derrida sur l'impossible. Et ces quelques hommages, dissimulés dans l'esquisse que nous lisons, ne son pas pour rien dans l'agrément de lecture que nous en avons. La mauvaise conscience sartrienne est également revisitée. Tout cela est trop bref et allusif pour faire date dans l'histoire de la pensée. Mais concernant la question de la promesse, qui nous occupe, il se pourrait que cette esquisse, toute limitée qu'elle soit par sa brièveté et son inachèvement, nous fasse franchir une étape décisive, après un Gabriel Marcel, un Paul Ricœur et autres Derrida, grâce àr son retour à l'austère phénoménologie.

Après lecture de Jean-Luc Marion, donc, je prendrais pour ma part un autre biais. Je dirais que l'impossibilité de promettre sans naïveté ni duplicité nous délivre de l'angoisse de la promesse. Soit qu'elle nous ouvre, cette impossibilité, à une essentielle naïveté, sans laquelle les rapports entre les humains seraient voués à l'absurdité et à la violence ; soit qu'elle désigne la duplicité comme marque de notre condition temporelle, leçon qui nous permet précisément de surmonter peu ou prou  cette servitude.

Je dirais aussi que s'il ne faut pas tenir une promesse, c'est bien souvent que les conditions de son exécution se sont modifiées tellement, que son exécution nuirait de quelque façon aux destinataires de la promesse comme à celui qui promet.

Mais, ainsi que le souligne Jean-Luc Marion, il faut promettre, parce que la promesse est seule capable d'ouvrir un avenir commun dans le langage, Dans le champ de l'amitié, dans celui de l'amour, mais aussi dans le champ de la politique, car aucune politique ne peut dispenser d'engager l'avenir. Après cela, qu'en ce domaine on use trop légèrement de promesses qui n'engagent, comme on dit, que ceux qui les croient, ne regarde qu'un abus dont l'époque semblerait, hélas, se faire coutumière.
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  • (*) Qui tient promesse ?, sous la direction de Jean Birnbaum, Folio Essais, 2015.
  • Collectif, Qui tient promesse ? Présentation et table : Lien
  • JL Marion, "Brèves notes sur l'impossible"..., extraits : Lien
  • Un entretien de J.-L. Marion avec V. Citot dans Le Philosophoire (2000/1) : Lien
  • Sommaire d'un numéro de Philosophie consacré à Jean-Luc Marion : Lien
  • Article de Wikipédio sur Jean-Luc Marion : Lien