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mardi 16 février 2016

René Girard, la place de la violence dans la civilisation

Le 5 novembre 2015, René Girard prononce à l’École Normale Supérieure de la rue d'Ulm une conférence sur "La place de la violence dans la civilisation humaine". Conférence intéressante pour qui souhaite articuler l'ensemble des concepts maniés par le conférencier en un tout cohérent.

Autour de Mensonge romantique et vérité romanesque (1961)



Chez les animaux, dit René Girard, le "désir rivalitaire" s'observe couramment dans le domaine sexuel : il semble par exemple qu'une femelle courtisée parmi les lions de mer de Californie déclenche le désir d'autres mâles. Chez les humains, le champ semble beaucoup plus vaste,  si bien qu'on peut s'autoriser à parler de "désir mimétique".

Contrairement à Platon, Aristote réhabilite l'imitation mais en l'affectant essentiellement à l'art et à l'esthétique, au risque d'en faire quelque chose d'anodin. Mais la littérature ne le voit pas comme tel (Mensonge romantique et vérité romanesque, 1961)...) Or la neurologie contemporaine parle de "neurones miroirs", qui entrent en activité non seulement quand on accomplit un acte, mais encore lorsqu'on est témoin de cet acte.

Jean Piaget situe l'apprentissage de l'imitation à l'âge de la représentation symbolique. Or l'imitation chez le nouveau-né peut être différée, observe-t-on de nos jours. L'imitation, loin d'être le fruit d'un apprentissage, serait donc elle-même un apprentissage - l'apprentissage même.

Autour de La Violence et le sacré (1972)


Point de vue indépassable dans l'approche de la violence, si la violence est essentiellement un phénomène rivalitaire.Or la notion de rivalité a pris une importance considérable aujourd'hui, du fait que le capitalisme en a fait le moteur de l'activité humaine. Par ailleurs, les interdits divers des civilisations semblent destinés essentiellement à écarter toutes les occasions de violence. Il y a alors une convergence avec ces parts réservées du religieux. L'exogamie est un phénomène analogue.: les femmes appartenant au groupe sont beaucoup plus dangereuses pour sa cohésion que des femmes venant de l'extérieur. C'est encore une tentative de lutter contre la violence.

Les dieux sont alors la chose sur-humaine qui peut nous unir et qui peut nous détruire. Tout cela rend assez manifeste que la culture est avant tout évitement de la violence. C'est ce que tend à démontrer La Violence et le sacré (1972). La grande littérature donne une place de choix à la rivalité, alors que la littérature courante l'estompe, en réservant la violence aux "méchants", dissidents de la communauté. L'existentialisme a raison de refuser ces formes toutes faites de la bonté et de la méchanceté.

Autour du Bouc émissaire (1982)


La rivalité est centrale chez les hommes. De ce fait, selon René Girard, les religions naissent lorsque dans une communauté donnée la rivalité devient générale. Les mythes s'enracinent dans une crise générale, qui prend fin lorsqu'un individu particulier est découvert responsable du trouble. Il est alors mis à mort, et devient le dieu bon et terrible garant des interdits et des comportements d'évitement (selon René Girard, religion et culture ne font qu'un). Moyennant les sacrifices, qui ont une valeur cathartique : c'est le sens de la tragédie. Les conflits s'imitent par le même phénomène d'imitation qui joue au niveau du désir; s'accordant finalement contre un individu donné. Le plus antipathique, que René Girard appelle le "bouc émissaire", du nom d'un rite hébraïque antique. Il y a une tendance mimétique à s'unir dans un groupe à s'unir contre un individu, quel que soit son niveau de responsabilité. Le phénomène de "bouc émissaire" est donc susceptible de clore une crise sociale d'importance. La victime est divinisée car elle porte l'espoir de la communauté de la disparition de la violence. Très différents par bien des côtés, les mythes se ressemblent tous grâce à cette structure fondamentale. Dans le rite sacrificiel, la victime est une remplaçante du dieu. Le sacrifice nourrit le souvenir de la catharsis originelle.

Autour de Des choses cachées depuis la fondation du monde (1978)


Le christianisme est analogue à la tragédie. Le Christ fonctionne comme une figure sacrificielle. La crucifiction est un meurtre collectif médiatisé par la puissance romaine. Mais ce qui sépare le christianisme des mythes archaïques, c'est l'innocence affirmée de la victime. Pour René Girard, "le christianisme est la seule religion à "dire la vérité sur la victime." Du coup, la culpabilité est tout entière du côté de la communauté. Pour le conférencier, le christianisme est "impossible à vivre... parce qu'il dit la vérité sur la tendance des hommes à faire d'un innocent un coupable".
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  • Écouter/voir la conférence de René Girard (54 minutes) : Lien
  • Les neurones miroirs, un article de Wikipédia : Lien
  • Une analyse de La Violence et le sacré : Lien

lundi 14 décembre 2015

Philosopher après le 13 novembre : Corine Pelluchon



 Corine Pelluchon, dans un article posté le 7 décembre 2015 sur son blog Libération, prend de front trois "chocs" ressentis récemment dans la société française : la monté de l'extrémisme xénophobe, le dérèglement climatique et bien sûr les attentats du 13 novembre.

De la sidération à la considération


 "De la sidération à la considération", formule frappante du titre de l'article, complétant et expliquant l'amorce "Philosopher dans la cité."

Qu'entendre par sidération, sinon cet "état d'anéantissement", selon la définition d' Émile Littré, qui frappe "comme la foudre". Lorsque atterré, perdu, on ne sait plus que dire, que penser ou que faire, on se dit sidéré, à la survenance notamment de grandes catastrophes. Et la considération devient par contraste, la patiente attention, l'examen, la pesée des raisons (suivant le même Littré), et la mise en avant, non de soi, mais des choses et des êtres : par quoi se remet en route la machine humaine, dans sa capacité d'appréhender le réel, de l'éprouver, de le penser.

Dans la sidération qui nous frappe, précise Corine Pelluchon, c'est l'insécurité que l'on éprouve d'abord, et dans le même temps l'effondrement des idéaux des Lumières. De quel profit, l'éducation que nous donnons ? De quelle portée, nos appels au respect, à la tolérance ? De quel poids, le souci d'un avenir plus juste et plus fraternel ? Or, concernant ces idéaux, la pensée des Lumières consacrait "un certain dualisme nature/culture" en pensant "l’homme à la lumière de la liberté, et la liberté comme arrachement à la nature", s'appuyant sur un progrès de l'homme et de l'humanité qu'aucune limite ne semblait devoir borner. Sous cet aspect, elle est à compléter.

L'actualité des Lumières



Mais la pensée des Lumières reste, devant ces défis de l'histoire, d'une brûlante actualité. :
La tolérance est la condition de possibilité de la délibération qui suppose que nous trouvions, dans tous les domaines qui nous opposent, des accords sur fond de désaccords, afin d’arriver à des législations adaptées nous permettant d’avancer en matière d’agriculture, d’élevage, d’éducation, de droit du travail, de santé, sans que nos politiques soient dictées par les lobbys ou par une Realpolitik invoquant la loi du marché.

La tolérance, garante de la délibération, est donc "la clef de la résolution démocratique des problèmes qui opposent les individus, non seulement en raison de la divergence de leurs intérêts", (exemple de la lutte de classes), mais aussi parce que leurs valeurs sont différentes, voire dans un premier temps inconciliables. Sapere aude, «ose penser par toi-même», rappelle Corine Pelluchon, ajoutant :
Jamais au cours des dernières décennies la devise des Lumières, sapere aude, «ose penser par toi-même», n’a été aussi actuelle. Cette devise, que l’on trouve dans un texte de Kant daté de 1784, Qu’est-ce que les Lumières?, souligne l’importance de la liberté de penser pour la conduite de la vie à la fois individuelle et collective, et donne à la démocratie un sens et une saveur, un attrait, qu’aucun autre régime ne peut se vanter de posséder.
 Voter dans ces conditions n'est donc pas décerner un brevet d'exemplarité à une femme ou à un homme, comme si leur tendance à reléguer la recherche du bien commun derrière des thèmes de propagande s'articulant que sur des peurs et des promesses nous échappait : voter, c'est prolonger l'espoir du réalisable en matière de justice et de vivre ensemble, pour écarter les forces mortifères qui préfèrent la ruine d'un pays à sa lente avancée dans de nécessaires compromis.

Les "trois tâches" de la philosophie...

Philosopher, dans ces conditions, ce n'est pas apporter des informations inédites ni formuler des opinions en matière de choix économiques et politiques capables d'emporter la décision. 
La contribution spécifique du philosophe à son temps, en particulier dans le contexte actuel marqué par les trois grands défis mentionnés plus haut, est triple. D’abord, le souci de l’universel ou plutôt de l’universalisable est ce qui distingue le philosophe des autres acteurs de l’histoire. Son rôle est de penser ce qui a un sens au-delà de sa personne. Sa culture, c’est-à-dire le voyage dans le temps et dans l’espace que les livres rendent possible, ses compétences analytiques ainsi que les vertus logiques et dialogiques qui accompagnent l’exercice rigoureux de la pensée l’aident à creuser cet écart entre soi et soi qui est indispensable pour formuler sous forme de problèmes les chocs les plus violents et les conflits de valeurs qui opposent les membres d’une société complexe.
Autant de philosophes, donc, autant d'acteurs sociaux bienvenus, pourvu que chacun à sa manière s'attache à la recherche de vérités universalisables, proposées à la délibération d'autrui sous forme ouverte et argumentée. - Le deuxième apport attendu du philosophe est de penser sur le long terme :
Pour réagir à l’actualité, nous bénéficions de l’avis éclairé des journalistes et des experts. La tâche spécifique du philosophe est d’élaborer des d’outils conceptuels permettant de construire le monde de demain. Cette tâche est précieuse à un moment où la réaction immédiate est de désespérer de tout.
La tâche du philosophe n'est pas de laisser croire que toute contradiction peut immédiatement disparaître, mais que la délibération, s'appuyant sur des principes fermes, est possible, et que les décisions engageant le futur peuvent être prise en fonction d'un horizon élargi et généreux. Il ne s'agit pas d'utopies, ou alors d'utopies réalistes,
La tâche du philosophe, qui n’est pas un doux rêveur, est donc à la fois critique et constructive. Elle ouvre un horizon d’espérance, malgré les obstacles qui semblent indépassables, et atteste d’un engagement qui est amour du monde et de la vie.
 Le troisième apport propre au philosophe est d'ouvrir et d'éclairer la possibilité d'un engagement spécifique, distinct de celui des partis et complémentaire, l'engagement qui incombe à tous et à chacun en faveur d'un vivre harmonieux entre les êtres, et jusqu'avec le règnes animal, végétal et minéral.

... plus une quatrième



En conclusion, il n'y a pas à demander aux philosophes d'être partout sur les écrans et dans les journaux. Aujourd'hui plus que jamais, la philosophie doit garder le sens de sa mission dans la cité.
Plus précisément, il y a une quatrième mission du philosophe qui est, en réalité, la synthèse des trois autres : c’est de passer de la sidération à la considération et d’aider les autres à faire de même.
En réservant, à celles et ceux qui font déjà, une réelle considération.
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  • L'article de C.Pelluchon : Lien
  • Corine Pelluchon dans Wikipédia : Lien
  • Corine Pelluchon sur France Culture : Lien
  • Écouter Corine Pelluchon interrogée par Laure Adler : Leo Strauss, Emmanuel Levinas, la responsabilité (44 min) : Lien
  • *Dernier ouvrage: Les Nourritures. Philosophie du corps politique, Le Seuil, 2015. Prix Edouard Bonnefous de l’Académie des Sciences Morales et Politiques.