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mardi 13 janvier 2015

L'information : le philosophique et le pré-philosophique

A propos de la violence des événements parisiens, @ Anne propose de se reporter à l'émission de France 5 "C/Politique" du dimanche 11 janvier 2015,un entretien avec Daniel Cohn Bendit.

C'est peut-être en effet un bon tour d'horizon des questions que se pose le spectateur et des réponses qu'il esquisse spontanément, en compagnie d'un acteur de Mai 68 et de la construction européenne, contemporain de Charlie Hebdo. L'entretien commence vers la 4e minute.

A quels niveaux d'élaboration ce discours renvoi-il ? On distinguera (vers la 30e minute), une différence marquée entre les actions djihadistes et la guerre."Si on ne fait pas la différence entre la légitime défense contre le terrorisme et la guerre, on va se tromper."

Les paradoxes du pré-philosophique


 Voir ou revoir cette émission nous procure donc l'occasion d'évaluer les relations existant entre le discours politique ou citoyen de tout-un chacun et la tentative d'élaboration philosophique qui peut en être faite. D'une manière générale, quel que soit le niveau d'élaboration d'un discours sur des événements contemporains, il est intéressant de repérer les tentatives critiques et les notations pré-critiques qui l'habitent et l'animent : toutes les deux ont une fonction dans le langage courant, et ces fonctions ne peuvent ni se confondre ni s'échanger.

Si la philosophie s'emploie à élaborer un discours critique, ce n'est pas en effet pour rejeter tout autre discours dans l'inexistence. Elle peut être contrainte il est vrai - mais c'est autre chose - de s'élever contre la prétention de certains discours pré-philosophiques à se parer d'un masque critique.

Du pré-politique au politique


 Il faudrait revoir comment Hannah Arendt parle du pré-philosophique. Il me semble que pour elle, à l'exemple de la philosophie grecque antique, ce sont les paradoxes du pré-philosophique qui servent de point d'appui à la pensée, notamment pour élaborer une philosophie politique.

C'est dans l'enchevêtrement en effet des significations esquissées dans la sphère privée que peuvent se tisser, dans l'ordre politique, un discours présidant à l'action, dépassant ces contradictions sans les anéantir.
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  • Visionner l'émission (63 min) : Lien
  • Un point de vue très critique sur cette émission, blog de Médiapart : Lire
  • Un court texte sur "Le pré-philosophique et le philosophique" : Lien

lundi 12 janvier 2015

Jacques Derrida et Jürgen Habermas, qu'est-ce que le terrorisme ?


Pour Jacques Derrida et Jürgen Habermas, réunis aux États Unis peu après les attentats du 11 septembre 2001, il s'agit à l'invitation de Giovanna Boradorri de tenter une approche croisée de l'événement dans sa nouveauté. Les textes qui en résultent, d'abord publiés aux États Unis, paraissent en France en 2004, l'année même de la mort de Derrida, sous le titre choisi par lui : Le "Concept" du 11 septembre.

 

Dialogue de géants


Dialogue de géants, par conséquent. Mais il se peut que les géants de la pensée paraissent quelque fois tant soit peu démunis devant les difficultés de la chose.

En effet, comment penser un événement, si énorme soit-il, dans sa singularité ? L'événement dans sa singularité est-il le symptôme d'une signification nouvelle apparue dans le tissu des choses humaines, signification qu'il s'agirait alors de dévoiler avec méthode et précaution ? Ou au contraire l'événement unique, singulier, dans son absence de sens donné, dans son absurdité donc, serait-il provocation pour la pensée à construire un sens qui orienterait désormais la réflexion et l'action des hommes ? Et ce peut-être à ses dépens, se reniant comme pensée pensée en vue de renaître comme pensée pensante.

Une déception significative ?


A ces deux questions, il faut en ajouter une troisième : sous le coup de l'urgence de l'action, l'oscillation entre ces deux "prises" ne serait-elle pas naturelle à l'esprit, ne serait-elle pas l'esprit lui-même ? C'est du moins ce qui semblerait devoir ressortir de cette tentative croisée pour saisir l'événement. Mais le dialogue, quelles qu'en soient les raisons, n'a pas lieu. Deux entretiens distincts nous sont offerts, dont Giovanna Boradorri, qui est à l'initiative de la rencontre, s'emploie à noter convergences et divergences.

L'ensemble peut nous laisser sur notre faim. Mais cette déception elle-même, si déception il y a, comporte un enseignement qu'il est impossible de sous-estimer : le "concept" du 11 septembre est à peine un objet philosophique. Ou plus précisément, il renvoie pour être pensé soit à une philosophie du social, de l'histoire, comme y incline Jürgen Habermas, soit à une philosophie de la surprise, du singulier, de l'absurde. Et c'est à cette pensée de l'inédit que s'attache Jacques Derrida, une philosophie dont la tâche est alors, à ses propres dépens, d'envelopper l'événement de significations tangentes, de flèches de sens, dont la visée, provisoirement confuse, ne peut qu'attendre d'être ressaisie, mâchée, et dévoilée.

Passer au crible le langage


Pour Derrida, le langage de la guerre est inadéquat. Aucun territoire n'est à défendre ou à envahir, aucun peuple ne se dresse contre un autre peuple, mais des individus, qui peuvent s'être enracinés dans un territoire ou dans un autre, contre d'autres individus, "Le rapport entre la terre, le territoire et la terreur a changé, écrit Derrida, et il faut savoir que cela tient au savoir, à la techno-science." Cette violence, qui n'est pas une guerre entre des États, n'est pas non plus une guerre civile qui diviserait un peuple, ni une guerre de partisans, qui viserait une libération.

 Qu'est-ce que la terreur ? C'est pour Derrida un "traumatisme [...] infligé aux consciences et aux inconscients" qui tient moins à ce qui s'est passé qu'à "la menace indéterminée d'un avenir plus dangereux"... Mais à ce niveau, on pourrait tout autant parler de "peur, de panique ou d'angoisse"... Néanmoins, lorsque la terreur est "organisée, provoquée, instrumentalisée" par l'autorité souveraine, détentrice du monopole légal de la violence, elle se réfère à la Terreur révolutionnaire de 1793 en France.

Mais parler de "terrorisme international", pour Derrida, n'a pas beaucoup de sens : l'expression sert surtout à justifier des décisions hâtives dont les conséquences ont pu être et sont encore désastreuses.
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Qu'est-ce que le terrorisme ? Bonnes feuilles du livre Le "Concept" du 11 septembre dans les archives du Monde diplomatique :
  • "Symptomes", par Giovanna Boradorri : Lien
  • "Qu'est-ce que le terrorisme ?" Par Jacques Derrida : Lien
  • "Qu'est-ce que le terrorisme ?" Par Jïrgen Habermas : Lien
  • Dialogue de Jacques Derrida avec Jean Birnbaum dans Les Lettres françaises : Lien

jeudi 8 janvier 2015

L'attentat : l'extrême violence récuse-t-elle la pensée ?


En hommage aux victimes des attentats de janvier 2015 à Paris.

Issu du terme juridique attenter, s'efforcer d'atteindre, de ruiner - attenter à un bien, une existence, un droit, une autorité (Dictionnaire de la langue française de Littré), le terme attentat  en est venu aujourd'hui, du moins dans la langue courante, à signifier presque exclusivement une action qui, dans un contexte politique donné, vise à le remettre en cause et à le déstabiliser par la violence  (Le Petit Robert). Dans ce cas, l'auteur ou les auteurs d'un attentat ne craignent pas de mêler le sang de personnes innocentes à celui d'"ennemis" nommément désignés, voire de faire d'une tuerie, dans des circonstances données, la déclaration symbolique d'une cause désespérée jugée légitime.

Les réactions publiques à un attentat ainsi entendu sont significatives : compassion pour les victimes, indignation et reconnaissance de l'émotion produite, d'abord, dans sa légitimité. En second lieu, détermination à agir, dans la cohésion et la dignité, pour éteindre l'effet déstabilisateur de l'attentat, grâce à l'arrestation et la poursuite des coupables, dans un premier temps, puis grâce  à une action publique ferme et irréprochable, renforçant la légitimité des institutions...

Tenter de penser l'impensable ?


Une troisième dimension hante néanmoins les esprits, si elle n'est pas formulée d'emblée : la réflexion. L'aspect odieux de l'attentat ainsi entendu, le trouble, l'émotion qu'il produit dans les esprits, première note de l'attentat, se refermerait-elle aussitôt dans la détermination à l'action, action qui la résoudrait et même, peut-être (si l'on peut aller jusque là), la dissoudrait, la renvoyant à l'inexistence ? Une formule exprime la sortie, à laquelle aspire la pensée, de ce dilemme : "Comment est-ce pensable ?"

Si toutefois la pensée n'apparaît pas d'emblée comme un impératif, c'est qu'elle serait susceptible, soupçonne-t-on, d'un double jeu : comme si quelque part, réfléchir était déjà excuser, banaliser. Mais pour ne pas banaliser, il importe précisément, bien au contraire, de réfléchir, exerçant peut-être, de surcroît, une critique serrée de la réflexion. Réfléchir, non pas pour réduire l'intolérable au tolérable, et pas davantage pour dissimuler de justes indignations, comme si l'indignation était dépourvue de significations morales. Mais réfléchir, pour mieux approcher et situer la réalité, si insupportable qu'on la pressente.

Approche philosophique de l'attentat, ni terreur ni guerre


On cherchera en vain la notion d'attentat dans les tables et index de la plupart des répertoires, histoires et dictionnaires philosophiques. On sera renvoyé au mieux aux notions de violence et de terrorisme, plus largement étudiées. Mais si précisément, l'attentat dans sa singularité n'était pas réductible à la violence, à laquelle elle est néanmoins étroitement liée ? S'il importait précisément de déconnecter, par un effort de la pensée, l'attentat de la terreur, même si celui-là vise, plus ou moins explicitement, celle-ci ?

On en a une indication dans un mot d'ordre qui circule spontanément dans ces tragiques circonstances: ne pas céder à la terreur  - on irait jusqu'à dire : ne rien céder à la terreur. On n'admettra pas non plus facilement que le terme de guerre soit trop rapidement employé, comme si un ensemble (peuple, nation) affrontait réellement un autre ensemble.

Il faudra donc se résoudre à penser l'attentat dans sa terrible singularité : une action violente de quelques uns contre quelques uns, choisis ou non au hasard, et visant à esquisser dans le tissu complexe de l'histoire la phrase d'un discours politique inachevé qui pourra être audible ou non, suranné ou nouveau. Au risque de sembler nous contredire, dresser un ensemble contre un autre ensemble demeure bien, malgré tout, l'horizon symbolique de l'attentat, et comme son arrière-pensée magique. Mais c'est de cette illusion que la pensée très précisément, ayant d'abord écarté une première confusion de l'attentat avec la terreur, aura pour tâche de nous défaire : l'attentat n'est pas la guerre, il n'en est que le simulacre, un redoutable simulacre.

Nous conclurons donc avec la plus grande netteté : incitation hypnotique à la terreur et simulacre magique de la guerre, l'attentat n'est ni l'un ni l'autre.  De ces confusions, dommageables à la conscience civique comme à l'action politique, la pensée devra savoir nous garder.