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lundi 6 juillet 2015

Maurice Godelier, 'Communauté, société, culture'

CNRS Éditions, 2009
"Comment se fabriquent des sociétés dans l'histoire ? Quels sont les rapports sociaux qui assemblent des groupes humains et en font une société, c'est-à-dire un Tout qui se reproduit et les reproduit  ?."Telle est la question que Maurice Godelier se pose devant les Baruya de Papouasie Nouvelle-Guinée qu'il étudie sur le terrain de 1966 à 1988. (p.8) Il s'agit d'une société nouvelle, qui selon ses membres n'aurait que 200 ou 300 ans d'âge. Par ailleurs, ces Baruya partagent avec leurs  voisins, amis ou ennemis, la même "culture", langue, système de parenté, rites d'initiation...

Quelle approche méthodologique ?


Ni rapports de parenté à la manière de Claude Lévi-Strauss, ni rapports de production dans le style marxiste ne ne vont être ici d'un grand secours. Pour Maurice Godelier, "les humains sont naturellement une espèce sociale". Et vivant en société, "ils produisent de nouvelles formes d'existence sociale, donc de société, pour continuer à vivre. Et en transformant leurs manières de vivre, ils transforment leurs manières de penser et d'agir, donc leur culture." (p.10)

En fait les Baruya sont issus d'un groupe ayant fui des massacres, puis ayant massacré à leur tour les clans qui bornaient leurs terrains de culture et de chasse. Mais la violence, cause occasionnelle, ne peut être tenue pour une origine. Selon Maurice Godelier, c'est dans "les rapports politico-religieux" qu’il s'agit de discerner cette origine (p.24).  De l'aveu des Baruya eux-mêmes en effet, c'est lorsqu'ils furent en mesure de procéder eux-mêmes aux initiations,  qu'ils sont devenus les Baruya. Ainsi, "Ce sont les rites d'initiation qui ont permis à ces groupes d'exister comme un Tout à leurs propres yeux et à ceux de leurs voisins, amis ou ennemis" (p. 23). Ce que l'ensemble des rites et des mythes représente et effectue, ce sont les modes d'interdépendance diversifiés des membres entre eux, avec les générations précédentes  et suivantes, et avec l'ordre cosmique. (p. 29)

Confortant ces acquis par la comparaison avec la population de Tikopia et avec le wahhabisme djihadiste né en Arabie au XVIII e siècle, Maurice Godelier est en mesure, comme il en formulait le projet au début de cette conférence donnée à Londres en 2008,  de livrer quelques définitions

Quelques définitions


Il importe en effet de bien distinguer "communauté" et "société". Une communauté est l'ensemble des personnes liées par leurs croyances ou leurs formes de vie à l'intérieur d'une société, coexistant avec d'autres communautés à l'intérieur de cette même société - les Juifs, les Chinois de New York, par exemple. Mais société implique la revendication d'un territoire reconnu, et s'organisant en État, seul à même d’assurer une souveraineté sur ce territoire.. Une société peut elle-même être membre d'une communauté culturelle plus vaste, à l'intérieur de laquelle règne ou non la concorde... Une part importante de la vie des cultures, communautés et sociétés est constituée d'un imaginaire, notamment religieux - c'est-à-dire d'un domaine immatériel.

Autres points de terminologie. Contre la tendance actuelle, il est par ailleurs utile de conserver l'usage de "tribu" et d' "ethnie" : la tribu est ce qui constitue une société aux yeux mêmes de ses membres, alors que l'ethnie n'est pour eux qu'un ensemble plus vague n'ayant en commun que des caractéristiques culturelles. (p.41)  D'où les revendications aujourd'hui d'un État par des groupes kurdes, par exemple.

Les rapports des États aux communautés qui les composent ne sont pas forcément simples. Il existe deux réponses principales à cette question, le communautarisme à l'anglo-saxonne ou 'l’intégration à la française, aussi peu décisives l'une que l'autre... L'épuration ethnique figure une autre réponse, par la suppression supposée du problème.

Qu'entendre enfin par "identité" ?


"C'est la cristallisation à l'intérieur  d'un individu des rapports sociaux et culturels au sein desquels il/elle est engagé(e), et qu'il/elle est amené(e)  à reproduire ou à rejeter. (p.49) Mais le Moi intime est modifié par son histoire, par ses interactions avec les autres - d'où la complexité du Moi social.
Le monde contemporain est marqué par l'intégration croissante dans le capitalisme généralisé, et paradoxalement, dans le même temps, par des revendications de souverainetés régionales plus grandes, la réinvention des traditions voire le rejet de principes essentiels à l'occident comme des Droits de l'homme. La science anthropologique, conclut MG, est plus que jamais précieuse.

Examen.


En refusant de se placer sur le terrain de la philosophie, comme il le déclare  en commençant, Maurice Godelier oblige le lecteur à faire sienne une démarche tout empirique dont, on le constate, la rigueur scientifique n'est pas absente, bien au contraire. C'est sans doute une invitation faite à la philosophie de ne pas malmener les concepts nés de l'observation anthropologique. Cela dit, éclairant magnifiquement la société Baruya, l'auteur apporte-il à la réflexion contemporaine de quoi s'orienter dans la pensée ? Il en est persuadé : au philosophe de tirer parti de ses travaux. Mais s'il est vrai que la notion de "Tout" (avec une majuscule), qu'emploie Maurice Godelier pour caractériser l'être d'une société, que celle de "poilitico-religieux" censée marquer une origine, que celle de "communauté de culture" apparaissant au niveau infra-sociétal, puis réapparaissant au niveau supra-sociétal appellent évidemment un examen approfondi, le réexamen philosophique du champ balayé par l'anthropologie ne sera pas malvenu.
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  • Extraits significatifs du texte de la conférence : Lien
  • M.Godelier au travail chez les Baruya, un film CNRS, 1 heure, 1982 : Lien
  • La production des Grands Hommes, autre réflexion de M.Godelier sur la société Baruya : Lien
  • "Ethnie, tribu, nation chez les Baruya de Nouvelle Guinée", article de M.Godelier, 195985 : Lien
  • "Corps, parenté, pouvoir(s) chez les Baruya de Nouvelle Guinée", article de M.Godelier, 1992 : Lien
  • Maurice Godelier sur Wikipédia : Lien
  • L'article Baruya de Wikipédia : Lien
  • L'île Tikopia sur Wikipédia : Lien
  • Le wahhabisme sur Wikipédia : Lien

samedi 4 avril 2015

Claude Lévi-Strauss, quel structuralisme ?


Le structuralisme de Claude Lévi-Strauss n'est pas facile à appréhender, et pourtant la méthode apporte un renouvellement décisif en ethnologie et en anthropologie.

Maurice Godelier, collaborateur puis successeur en quelque sorte de Claude Lévi-Strauss, explique qu'elle ne fait pas l'objet d'une description cohériente et ordonnée : qu'on ne peut s'en faire une idée qu'à travers nombre de textes et d'analyses. Limitons-nous ici pour notre part à quelques notations.

Structure et linguistique : l'apport de de Saussure et ses successeurs


Dans "La Notion de structure en ethnologie" (1952) qui se présente, notre Maurice Godelier (*), comme le "second manifeste du structuralisme", après un grand article de 1945 publié en anglais, on trouve cette affirmation de principe :
Le principe fondamental est que la notion de structure sociale ne se rapporte pas à la réalité empirique mais aux modèles construits d'après celle-ci. Les relations sociales sont la matière première employée pour la construction des modèles qui rendent manifestes les structures elles-mêmes.[Anthropologie structurale, p.305]
Il s'agit donc bien d'épistémologie, souligne Maurice Godelier, et non d'anthropologie. Mais qu'en serait-il d'un ordre des ordres, d'une structuration générale des structures ? La distinction que fait Karl Marx entre structure et superstructure permettrait-elle d'apercevoir la solution de cette question ?

Structure et superstructure : l'apport de Marx et Engels


Quoi qu'il en soit, lorsqu'en 1955 Claude Lévi-Strauss adresse une lettre à La Nouvelle Critique pour protester contre la lecture réductrice que fait Maxime Rodinson de ses travaux, il est bien conscient d'une proximité avec le marxisme qu'il exprime ainsi :
J'essaie de réintégrer dans le courant marxiste les acquisitions ethnologiques de ces cinquante dernières années. [... Mes] deux études consacrées à des tribus brésiliennes [...] sont des tentatives d'interprétation des structures indigènes fondées sur le matérialisme dialectique...
Claude Lévi-Strauss ne cessera d'affirmer désormais que son travail consiste à mettre au jour les infrastructures, comme le conseillait Engels, dans le but d'interpréter correctement les superstructures.


Reposant sur l'échange, la société est structurée comme un langage


Ce qu'il faut comprendre donc, selon Maurice Godelier, c'est que grâce à la méthode structurale, Claude Lévi-Strauss minore l'importance du comparatisme : mettre chaque phénomène observé à sa juste place dans un ensemble est plus important que tâcher d'en récolter une grande variété, sans parler de l'impossible exhaustivité.

Pour Claude Lévi-Strauss, résume encore Maurice Godelier, la culture fonctionne comme un langage, "système formel de signes" . C'est qu'en effet la société est un vaste système, complexe, de communication, qui repose sur l'échange.
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(*) Maurice Godelier, Lévi-Strauss, Seuil, 2013. Présentation de l'éditeur : Lien
  • Écouter Maurice Godelier sur France Culture à propos de son livre, audio 30 mn : Lien

mercredi 23 juillet 2014

Claude Lévi-Strauss, un bilan magistral par Maurice Godelier


Dans ce copieux volume, le propos de Maurice Godelier, ancien collaborateur direct de Claude Lévi-Strauss, est double : faire la part dans l’œuvre scientifique de ce qui reste définitivement acquis, et qui est considérable, et de ce qui s'est révélé aventureux ou improductif. Et cela, en explorant soigneusement livres, articles et conférences dans l'un et l'autre des champs de savoir abordés : la parenté et la pensée mythique. Sans négliger en définitive de pointer les difficultés sur lesquelles Lévi-Strauss a buté, et même certains aspects décevants de la pensée du grand savant.

L'analyse des structures élémentaires de la parenté, alliance et descendance


Sans entrer dans le détail de cette lecture experte, on notera à propos des Structures élémentaires de la parenté (1947-1949) que l'analyse de l'alliance qui y est menée est aux yeux de Maurice Godelier "indépassée et indépassable" [p.126]. Ce qui permet cette avancée à Claude Lévi-Strauss, c'est une connaissance très poussée des travaux anthropologiques anglo-saxons, très en avance dans l'ensemble - sauf sur l'alliance justement - et quant à la méthode, le passage qu'il opère du fonctionnalisme, de règle jusque alors, au structuralisme. Seul le structuralisme permet de "rendre compte, à partir des mêmes principes, à la fois des ressemblances et des différences entre les systèmes sociaux et les sociétés qui les reproduisent". [p.127].

En revanche, une grande faille : Claude Lévi-Strauss ne reconnaît pas "le rôle structurant de la descendance dans le fonctionnement des systèmes de parenté", qui s'affirme d'une importance croissante dans les sociétés contemporaines.

Qu'en est-il des femmes ?


Autre limite chez Claude Lévi-Strauss, et de taille, selon Maurice Godelier :
[...] la naturalisation déguisée de la domination des hommes sur les femmes, de leur monopole du pouvoir et de l'autorité sociale. Naturalisation, puisque conçue comme l'effet de l'émergence de la pensée symbolique, autrement dit du développement du cerveau. La subordination des femmes aux hommes aurait ainsi été la conséquence directe du développement du cerveau et des capacités cognitives des humains. [p.130]
"Le cerveau  des femmes aurait-il donc été différent de celui des hommes, interroge Maurice Godelier, inapte au langage et aux symboles ?" Enfin, Lévi-Strauss n'approfondit pas les rapports entre pouvoir politique et parenté...

Le concept de "maison"


L'autre avancée théorique considérable opérée par Claude Lévi-Strauss de 1976 à 1987, au contact d'abord des populations de la Colombie Britannique, porte selon Maurice Godelier sur le concept de "maison", que dans La voie des masques (1979) il définit ainsi :
Personne morale détentrice d'un domaine composé à la fois de biens matériels et immatériels, qui se perpétue par la transmission de son nom, de sa fortune et de ses titres en ligne directe ou fictive, tenue pour légitime à la seule condition que cette continuité puisse s'exprimer dans le langage de la parenté et de l'alliance, et le plus souvent des deux ensemble [p.205].

Anthropologie structurale et histoire


Approche fructueuse, quoique la primauté maintenue de l'échange sur la descendance en diminue la portée. Et néanmoins, c'est à l'occasion de ces recherches que Claude Lévi-Strauss se persuade de l'importance d'une collaboration étroite entre historiens et anthropologues :
Toutes les sociétés sont historiques au même titre, mais certaines l'admettent franchement, tandis que d'autres y répugnent et préfèrent l'ignorer [...]. Des sociétés [...] diffèrent moins les unes des autres par des caractères objectifs, que par l'image subjective qu'elles se font d'elles-mêmes. [C.L.-S., Histoire et Ethnologie, Annales ESC, p.1218]. Cité p.215.

D'où cette question formulée par Claude Lévi-Strauss, dont Maurice Godelier souligne la pertinence :
Quand et comment, au lieu de regarder l'histoire comme un désordre et une menace, la pensée collective et les individus voient-ils en elle un outil pour agir sur le présent et le transformer ?
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Maurice Godelier, Lévi-Strauss, Seuil, 2013
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  • Présentation de Maurice Godelier avec une heure d'entretiens en trois vidéos : Lien
  • Présentation de Race et histoire, de Claude Lévi-Strauss : Lien
  • Sur Arthur de Gobineau : Lien