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jeudi 20 novembre 2014

La vie trahit-elle ses promesses ?


 

La vie tient-elle, ou trahit-elle ses promesses ? Mais quelles promesses aurait-elle à tenir ? Et promesses formulées par qui ? On dirait que déception et lassitude de l'existence se retournent contre elle. Il lui est fait grief, il lui est fait reproche. Comme le dialogue entre l'homme et sa conscience, on la voit transformée en une interlocutrice devenue injustement muette.

Pourquoi, dans la désillusion, dans la déception, s'engage-t-on dans cette voie du reproche, alléguant une promesse dont on ne peut produire que des traces incertaines, mais bouleversantes ? On se sent dessaisi de quelque chose que de bonne foi l'on pensait posséder fermement, débouté d'un droit qu'on tenait pour inaliénable.

Le paradigme de l'amour maternel


Dans son roman La Promesse de l'aube, publié en 1960 et réédité en 1980 dans sa forme définitive, Romain Gary donne une description saisissante de l'origine, selon lui, de cette déception :
Avec l'amour maternel, la vie vous fait à l'aube une promesse qu'elle ne tient jamais. On est ensuite obligé de manger froid jusqu'à la fin de ses jours. Après cela, chaque fois qu'une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son coeur, ce ne sont plus que des condoléances? [p.43]
On ne peut mieux souligner la nature intime et émotionnelle de la déception. Quitte à se demander ce qu'il en est de l'enfant abandonné à sa naissance, ou de l'enfant victime de violences maternelles.

Mais l'exemple puissamment invoqué par le romancier nous conduit à cette attente indéracinable qui habite chaque individu à l'égard d'une antériorité, d'un pan entier de l'expérience qui le précède.

L'attente et la sagesse


Si l'on revient à la phénoménologie que fait Paul Ricoeur de la promesse, il semble en effet qu'en fonction du thème de l'attente on comprendra mieux cette figure de la promesse surgie des désapointements de l'âge. Que la promesse réponde ou non à une attente de l'autre, elle crée de toute façon une attente, désormais, chez cet autre. Ainsi nous attendons quelque chose de la vie. Et pourquoi, sinon parce que la vie nous a été donnée sans demande de notre part : entre elle et nous, l'engagement est dissymétrique. La vie ayant l'initiative, pourquoi n'aurait-elle pas d'obligations à notre égard ?

Il est donc possible en définitive de dire que la vie ne trahit pas ses promesses, et ce, en fonction de deux arguments contradictoires. Soit l'on maintiendra que la vie ne fait aucune promesse, que cette idée de promesse est pure illusion : c'est la voie de la raison pure. Soit l'on considèrera que la vie naissante, comme promesse (l'aube de Romain Gary) est bien promesse d'une certaine façon au vu de notre attente, mais promesse dont le contenu encore ignoré est à inventorier, et c'est la tâche d'une philosophie humble et pratique qui pourrait indiquer la direction de la sagesse, voire celle du bonheur. Auquel cas on pourrait soutenir que la vie tient ses promesses, mais des promesses masquées, sibyllines, qui sont de l'ordre de l'oracle, et engagent sourdement, invoquant la pensée de Maria Zambrano, la confiance entendue absolument, et par là pour ainsi dire, suivant le même guide, le commerce des hommes et des dieux.

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  • Brève évocation en images de La Promesse de l'aube et de son auteur: Lien
  • Écouter une émission de 53 minutes sur La Promesse de l'aube, en dialogue avec Anne Morange sur France-Inter : Lien

samedi 28 juin 2014

'Education européenne', de Romain Gary : proximité d'Albert Camus



Dans un article publié le 16 mai 2014 dans Libération, Frédéric Worms souligne la signification pour notre temps d' Education européenne, le roman de Romain Gary écrit en 1943 et publié en 1945. Il mentionne sa proximité, par certains côtés, du Mythe de Sysiphe, qu'Albert Camus publie en 1942 : "moment de la guerre, de l' 'absurde', mais aussi de la résistance". Et l'auteur de poser la question : "Quelle éducation européenne, aujourd'huui ?" En tension entre les souvenirs d'un passé traumatisant et un avenir qu'incarne Bruxelles comme institution, il faut remettre sur ces enjeux des visages. Grâce aux livres (et la culture, plus largement), mais aussi aux journaux, et précisément à l'éducation.
"Chacun se sentira lié à l’Europe, conclut Frédéric Worms, s’il a en tête des visages et des voix (contre les fascinations) ; et un soutien réel dans son parcours, ouvrant sur le travail et la vie sociale en général (et civique). Nos souvenirs, nos avenirs. On critique le soin, l’éducation, comme s’ils contredisaient la politique et ses luttes. Mais ils en sont la condition. Europe des humanités et des campus, ou plus simplement de Kertész et d’Erasmus."
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Nul doute que s'il en avait eu le loisir, Frédéric Worms eût développé davantage encore les réflexions qui peuvent naître de la lecture d' Education européenne, de Romain Gary. Et d'abord celle-ci, que ce livre n'est pas seulement un excellent spécimen de la littérature de résistance qui fleurit dans les années 1940, mais qu'il est aussi un roman qu'on n'hésite pas à qualifier de philosophique, dans la mesure où l'on peut dire que La Peste, de Camus, justement, qui paraîtra en 1947, ou sa pièce de théâtre Les Justes (1949), sont des ouvrages de littérature à dimension philosophique.

Roman sur la fraternité des armes, certes, dans le creuset de la résistance, que celui de Gary, au-delà des origines nationales ou religieuses, mais interrogation également sur l'ambivalence du héros et du lâche, sur la violence subie et la violence exercée, sur le rôle du mythe pour l'élévation des consciences, sur l'impossibilité de fait du ralliement lorsque le conflit est installé....

On y trouve aussi, parmi bien d'autres thèmes, une claire distinction entre nationalisme et patriotisme, distinction qui pourrait encore nous inspirer aujourd'hui, dans le contexte des extrêmes-droites anti-européennes :
"Le patriotisme, c'est l'amour des siens. Le nationalisme, c'est la haine des autres." (p.246) 
Et, bien sûr, un vaste aperçu de l'horizon culturel et politique européen à même de faire reculer la violence et l'injustice...

Grande et belle réflexion sur le livre, enfin, dans Education européenne, et qu'il faut souligner :
"On peut me dire tant qu'on voudra [dit Dobransky] que la liberté, la dignité, l'honneur d'être un homme [...] c'est simplement un conte de nourrice, un conte de fées pour lequel on se fait tuer. La vérité,c'est qu'il y a des moments dans l'histoire, des moments comme celui que nous vivons, où tout ce qui empêche l'homme de désespérer, tout ce qui lui permet de croire et de continuer à vivre, a besoin d'une cachette, d'un refuge. Ce refuge, parfois, c'est seulement une chanson, un poème, une musique, un livre." (p.76)
A tel point que ce n'est plus le héros seulement qui semble parler, l'auteur d'un livre en gestation intitulé justement Education européenne, mais l'auteur précisément du roman de même titre que nous avons entre les mains :
"Je voudrais que mon livre soit un de ces refuges, qu'en l'ouvrant, après la guerre, quand tout sera fini, les hommes retrouvent leur bien intact, qu'ils sachent qu'on a pu nous forcer à vivre comme des bêtes, mais qu'on n'a pas pu nous forcer à désespérer." (p.47)
A quoi fait écho, deux chapitres plus loin, un dialogue emblématique entre les jeunes résistants Janek et Zosia : 
"- Tu sais, Dobransky écrit un livre. - Il te l'a montré ? - Oui. - Que dit-il dans ce livre ? Janeck hésita. Puis il la serra contre lui, et dit tristement : - Que nous ne sommes pas seuls, dit-il." (p.103)
Il est temps de relire Education européenne, de Romain Gary.

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  • Le texte de l'article de Frédéric Worms sur Education européenne : Lien
  • Tous les article de Frédéric Worms publiés dans Libération : Lien
  • Sur ces affinités de Romain Gary avec Jean-Paul Sartre et Albert Camus, voir dans la revue Europe N° 1022-1023 / Juin-Juillet 2014 sur ROMAIN GARY, un article de M. Decout, "L'existentialisme dissident de Romain Gary".