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dimanche 3 juillet 2016

Sartre, continuité d'une pensée

Voici une sorte de manuel sartrien, destiné à un large public : il est distribué sous forme de supplément au journal Le Monde. Un manuel, donc; qui n'est certes pas dépourvu d'intérêt. D'abord parce qu'en 150 pages, agréablement édité, il rassemble ce qu'il est utile de savoir pour se lancer dans une lecture ou relecture tant soit peu systématique de l’œuvre sartrienne. Œuvre abondante, multiple, parfois même contradictoire à première vue, ici présentée en cinq chapitres : 1/ La liberté de l'individu, 2/ Littérature et engagement, 3/ L'existentialisme marxiste, 4/ Morale et angoisse, 5/Autrui et la dialectique de la réification. S'ajoutent à cela un glossaire, une bibliographie succincte et un index.

Mais le grand mérite de ce livre de Juan Carlos Gomez Garcia est avant tout de souligner l'unité des préoccupations et des questionnements que Jean-Paul Sartre, tout au long de son parcours intellectuel, déploie et met en œuvre au travers d'un archipel de romans, pièces, articles, essais littéraires et philosophiques...  Ce parti, constamment soutenu, autour de l'obligation faite à l'homme par un monde sans signification pré-déterminée de prendre par l'action une position morale, illustre la liberté inaliénable que le philosophe attribue à l'individu.

Parlant d'unité, ce petit guide de la pensée sartrienne prend soin notamment de ne pas opposer un Sartre "marxiste" (les années 1950-1960) à un Sartre purement "existentialiste" antérieur. Il s'agit davantage pour l'auteur de L'Etre et le néant de "donner une dimension pratique", dans la situation historique qui est la sienne, aux thèses du premier grand ouvrage [p.79]. D'où un "enchaînement logique" de L'Etre et le néant (1943) à la Critique de la raison dialectique.(1960) : il s'agit de prende la mesure de la dimension socio-politique et historique de l'individu à l'aide des outils forgés jusque-là.

Un tel format éditorial oblige à choisir, et l'on pourra discuter l'équilibre du traitement des œuvres et encore bien des points de détail et des omissions. Mais un tel essai de synthèse, par l'auteur en 2002 d'une thèse sur L'Etre pour autrui sartrien, d'une grande clarté, est d'un grand agrément
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  • Sartre, de Juan Carlos Gomez Garcia, traduit de l'espagnol par S.Meslin, Collection Apprendre à philosopher, RBA France, juin 2016, ISBN 978-2-8237-0354-2. Distribué par Le Monde, juillet 2016. 159 pages, 9.99 €.  : Lien
  • "Trois moments de la réception espagnole de L’Être et le néant, de Jean-Paul Sartre, par Thierry Capmartin, thèse (fr), 2012 : Lien
  • Présentation de L'Etre pour autrui sartrien, thèse de Juan Carlos Gomez Garcia (es) : Lien
  • "Witold Gombrowicz et Sartre", article de Juan Carlos Gomez (es) : Lien

jeudi 28 mai 2015

Maria Zambrano, la terreur comme venin

Par PERMI4

Maria Zambrano écrit L’Agonie de l’Europe, (rédigé en 1940 mais édité en 1945) dans un contexte historique particulier : entre la guerre d’Espagne, à laquelle elle avait participé, et son exil suite à l’accession au pouvoir de Franco.(1)

Pour une part, sa réflexion se porte plus précisément sur l’après-guerre de 1914-1918 qui avait vu, selon elle, choir l’Europe, « privée de désir » et « incapable de se battre », dans l’aliénation généralisée, passant « de la foi dans la raison » à un « boueux scepticisme » et « d’une naïveté la plus optimiste à la terreur.», le tout résultant en une acceptation résignée de la seule immédiateté événementielle sans plus d’examen. Or, continue-t-elle,

Le pire de la terreur, c’est qu’il s’agit de la forme de pénétration anticipée et parfois unique dont dispose l’ennemi. C’est la manière qu’il a d’injecter en notre organisme le venin qu’il émet. La terreur, la peur qui succède à la confiance excessive, et qui paralyse le meilleur de l’homme : trouver derrière l’immédiateté effroyable des faits les raisons et déraisons. Démasquer les monstres qui nous attaquent : seule façon de rendre le monde noble et habitable (p.22-23, )

Cet exposé résonne comme éminemment actuel.

Or, si comme le déclare Éric Blondel dans un cours consistant en un commentaire d’Aurore de Nietzsche, « le risque de la vérité, c’est de montrer la parenté de la condition humaine avec l’inhumain, le monstrueux » (2), il devient semble-t-il nécessaire, si nous suivons la pensée de la philosophe espagnole et l’interprétons pour nous, Européens d’aujourd’hui, d’éclairer en premier lieu le monstre qui nous gangrène (symptômes : désarroi, scepticisme, morosité) et d’« aller à la découverte de ce qu’a pu être la vérité de l’Europe », c’est-à-dire de «partir à la rencontre de ce à quoi nous ne saurions renoncer » (L’Agonie de l’Europe p. 38).

Ne réduisons pas ces propos à une démarche conservatrice. Il est à craindre en effet que la terreur, sans remise préalable en perspective, soit mauvaise conseillère en vue d’une refondation d’une éthique politique ébranlée de nos jours par l’événement et ne faisant qu’y réagir au coup par coup, non sans reniements.

PERMI4
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(1) Maria Zambrano, L’Agonie de l’Europe, trad. J. C. Baeza Soto, Circé, 2011
(2) "Nietzsche Aurore Commentaire", notes de cours d'Eric Blondel, 2007, p.36 : Lien

dimanche 4 janvier 2015

Miguel de Unamuno : 'Paix dans la guerre'

L’œuvre de Miguel de Unamuno revêt une importance certaine, et ce pour deux raisons principales : elle introduit à la philosophie de langue espagnole en Espagne au XXe siècle, et particulièrement à celle de Maria Zambrano, qui brille aujourd'hui d'une nouvelle nécessité, - mais pas seulement. L'un au moins des essais de Unamuno a été beaucoup lu ailleurs, notamment en France : et nous aurons à nous demander ultérieurement comment Le Sentiment tragique de la vie (1913), puisqu'il s'agit de ce livre, a pu être lu par un Jean Grenier, un Albert Camus, un Alain, une Simone Weil... En outre parce qu'en ce qui concerne la métaphysique à l'épreuve de la violence, l'expérience et l’œuvre d'Unamuno rayonnent d'une lumière singulière.

Paz en la guerra


Sans doute  aurait-on autant de questions à poser à Unamuno que de thèses à soutenir à propos de son roman Paz en la guerra (1897). Mais ce livre (sauf erreur jamais traduit en français) semble incontournable.

D'abord parce que sur le mode romanesque, il livre un point de vue personnel et documenté sur la dernière des guerres carlistes qui ont déchiré l'Espagne au XIXe siècle, légitimistes ruraux contre "libéraux" citadins, grossièrement parlant, avec notamment le second siège de Bilbao (1874), ville natale de l'écrivain. Les guerres civiles ont donc dans la péninsule éprouvé chaque génération, jusqu'à la dictature de Primo de Rivera (1923-1930), jusqu'à l'écrasement de la république par Francisco Franco (1936-1939).

Ce siège de Bilbao a été directement vécu par l'enfant, âgé alors de 10 ans. De ce fait cette traversée de la guerre dans la ville assiégée est en même temps pour Unamuno une traversée de l'enfance et une traversée de la violence. Ce thème énigmatique de paix dans la guerre, enfin, hante l’œuvre unamunienne au point de ressurgir intact, et non seulement intact mais magnifié, 23 ans plus tard, dans l'une des pièces majeures du Christ de Velázquez (1920), chef d’œuvre poétique de l'auteur.

Est-ce une mort ? est-ce une enfance ?


Pour en revenir au roman de 1897, les dernières lignes en sont étranges, fascinantes. Comment éviter de les citer ? Le héros vieillissant, qui a perdu un fils dans les engagements militaires et dont l'épouse vient de mourir, contemple longuement le paysage qui entoure sa ville aimée, dont chaque point parle pour lui de vie ou de mort, de joie ou de tristesse, et s'élève à une formidable méditation :
C'est au cœur de la paix véritable et profonde, c'est là seulement que la guerre se comprend et se justifie ; là se font les serments sacrés de combattre pour la vérité, unique consolation éternelle ; là se forme le projet de changer la guerre en un travail sacré. Et c'est en celle-ci, et non pas en dehors, c'est en son cœur même qu'il faut chercher la paix, paix dans la guerre même.
Est-ce une mort qu'il aperçoit ? est-ce une enfance ? Unamuno nous entraîne-t-il par le truchement de ce vieux sympathisant carliste vers une vision héraclitéenne du monde, mettant en avant le rôle décisif de Polemos (la guerre, le combat, la joute) ? Une généralisation sceptique qui ferait que tout s'égale et s'équilibre dans une vaste indifférence ? S'agit-il d'une contemplation de la nécessité universelle (anankè) dans le style stoïcien ? Une nécessité qui laisserait place à l'ardent combat de l'esprit... Quelques lignes plus haut, en effet, la méditation parcourt "l'interminable lutte contre l'inextinguible ignorance humaine, mère de la guerre". La "brume de la brutalité et de l'égoïsme" dissimule pourtant une "foi pour guerroyer en paix, pour combattre les combats du monde reposé, entre temps, dans la paix de soi-même. Guerre à la guerre ! mais guerre toujours !"

D'une approximation à une autre, il est évident que l'auteur chercher à clarifier un fragile équilibre où se comprendraient enfin les tragiques tensions qui déchirent les hommes entre la guerre et la paix, l'amour et la violence, la fureur et la raison.

Le Christ de Velázquez


A cette méditation très grecque enfin du roman s'ajuste ou se superpose une autre, résolument christique, qui sous le même titre de Paz en la guerra constitue la pièce onzième du grand poème Le Christ de Velázquez (*). Christique, indubitablement, comme tout le recueil, mais quelle est la nature de cette référence christique ?
Te voici en paix, celle de la mort, ami !
Toi qui descendis à notre monde pour porter
la guerre, une guerre créatrice,
source de désirs démesurés,
ouragan des âmes qui lèvent
comme des vagues leur véhémence avec le propos
de noyer les étoiles en leur sein ;
une guerre avec Dieu, comme Jacob lorsqu'il allait
en quête de son frère, car la gloire
souffre violence ; une guerre qui est le départ
de celui qui aspire à la paix [...] (trad. J. Munier)
D'une part, Unamuno avertit dans une de ses lettres (*)  qu'il entend traduire par le poème "la foi de [son] peuple, sa christologie réaliste". Il s'agit donc moins d'une effusion religieuse personnelle pétrie de sentiments intimes - Unamuno n'est pas Claudel - que d'une construction esthétique, d'une approche culturelle, et d'allure dévotionnelle seulement, du cœur du catholicisme espagnol.

D'autre part, il est dit que la méditation de Unamuno devant l'image du christ crucifié peinte par Velázquez doit beaucoup à De los Nombres de Cristo, 'Les Noms du Christ', ouvrage du poète et humaniste salamantin du Siècle d'or Luis de León. (**) On s'en convaincra en effet en ouvrant le second volume du traité au dialogue intitulé "Prince de la paix", vaste méditation de teinte néoplatonicienne sur ce qu'est la paix dans l'univers, dans les choses et dans les gens. Le Christ apparaît alors comme l'achèvement, le sceau de cette aspiration universelle.

Ce point éclaire la démarche de Miguel de Unamuno, non seulement dans le poème de 1920, mais sans doute aussi dès le roman de 1897 : dans une ambiance très augustinienne, il s'efforce de nouer tous les fils de l'existence, sans en excepter aucun dans aucune dimension. Niebla, certes, brume (selon le titre du grand roman moderne de Unamuno publié en 1914), mais brume où il s'agit de s'engager avec toutes les puissances de l'homme en matière de sensibilité, d'espérance, de raison.
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(*) Le Christ de Velázquez : traduit une première fois en français par Mathilde Pomès dès 1920,  le grand poème de Unamuno nous est aujourd'hui accessible en présentation bilingue dans la traduction de Jacques Munier, assortie d'une analyse remarquable de Roger Munier, dans la collection Orphée - La Différence, 1990. Le poème "Paz en la guerra" se trouve aux pages 44-45, et la mention de la lettre page 7. -- (**) Voir Wilipedia, "El Christo de Velázquez"
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  • Miguel de Unamuno, un article de Wikipedia : Lien
  • Ouvrir en ligne Paz en la guerra (esp), notamment pp.348-349  : Lien
  • Une lecture récente de Paz en la guerra (esp) : Lien
  • Les guerres carlistes sur Wikipedia : Lien
  • La guerre dans la pensée d'Héraclite d'Ephèse, par S.Manon : Lien
  • Iconographie : le Christ crucifié de Velázquez : Lien
  • Ouvrir Luis de León, Les Noms du Christ (esp) : Lien