mercredi 3 août 2016

'Les Mains sales' de Sartre, mise à l'épreuve d'une pensée


Les Mains sales esr l'une des pièces emblématiques de Jean-Paul Sartre. Elle est créée au Théâtre Antoine en 1948, c'est-à-dire peu de temps après la Libération. On trouve dans cette pièce, naturellement, bien des préoccupations de l'époque : le fascisme, l'Anschluss, le poids de l'URSS sur les partis communistes locaux... et d'une manière centrale, la question de l'assassinat politique. Enfin, pour la première fois, Sartre met en action un petit groupe de militants communistes, confrontés à la violence de "l'action directe". Leur trajectoire personnelle accusera une extraction de classe, une ambition personnelle ou une perception contrastée de l'action révolutionnaire. Mais c'est aussi le problème de l'intellectuel jeté dans l'action politique qui va intéresser Sartre au plus haut point.

L'action, l'engagement, l'entrée dans l'âge adulte


D'un point de vue philosophique, c'est la question de l'action qui dans cette pièce est fondamentale. Le passage de la réflexion à l'action, certes, dans le sentiment d'un devoir ; mais encore la compromission qu'elle entraîne avec les objectifs provisoires, susceptibles de réexamen, d'une organisation politique révolutionnaire . Par là, ce sont bien les thèses de L’Être et le néant qui sont mises à l'épreuve d'une dialectique théâtrale, grâce à des "types" campés dans un réalisme psychologique inspiré de la Gestaltpsychologie dont Sartre est familier. L'assassinat politique, dans un effet de loupe spectaculaire, réunit deux préoccupations majeures du philosophe : une situation au cœur de l'histoire contemporaine, et le problème de l'engagement.

Pour Sartre, on ne choisit pas réellement ses raisons d'agir, on choisit d'agir parce qu'on fait l'expérience d'une nécessité vitale. Mais toute action est impure, comme la cause qui la motive. On ne peut se mêler d'agir sans avoir les mains sales.

Francis Jeanson (*) remarque justement que Hugo, comme l'Oreste des Mouches (1943), veut accomplir "son acte" - c'est-à-dire son meurtre. [34]. Il ajoute :
Hugo, c'est un grand adolescent soudainement introduit parmi les hommes. C'est un Oreste plongé dans le monde moderne, dans un monde où il faut tenir compte d'autrui, où d'autres consciences vous investissent de toutes parts, où le sens même que vous pensez donner à vos actes vous est aussitôt dérobé, et ne revient vers vous que faussé, truqué, contaminé. Un monde enfin où la liberté aristocratique n'est plus viable, où le salut personnel n'a plus de sens. [34]
Et si ce passage à l'action était constitutif d'un passage à l'âge adulte ? "J'ai voulu représenter les tourments d'une certaine jeunesse, dira Sartre, qui, malgré qu'elle ressente une indignation très proprement communiste, n'arrive pas à rejoindre le Parti à cause de la culture libérale qu'elle a reçue. Je n'ai voulu dire ni qu'ils avaient tort ni qu'ils avaient raison [...]. J'ai simplement voulu les décrire."  [45]

Quelle place pour l'intellectuel dans la lutte révolutionnaire ?


La place de l'intellectuel dans la lutte révolutionnaire touche autant, en Sartre, le philosophe que le dramaturge. Hugo, en effet, est un jeune homme instruit, titulaire même d'un doctorat, inscrit au parti pour des raisons confuses à ses propres yeux, mais où domine le rejet du milieu bourgeois dont il est issu. D'abord rédacteur d'une feuille révolutionnaire, on le fait entrer comme secrétaire au service de Hoederer, afin de supprimer ce commissaire tenté par des compromis lourds de risques.

Le meurtre accompli, Hugo sort de prison apparemment blanchi, puisqu'un "Raskolnikov" a été supprimé à sa place. Or il importe que l'image de Hoederer demeure après sa mort celle d'un héros. Si Hugo parlait ? Est-il capable de se taire ? Est-il "récupérable", comme l'affirme Olga, qui s'en porte garante ? Mais à ce stade, les sentiments de Hugo sur son acte atteignent à la plus grande confusion. Jalousie (Hoederer s'intéressant de près à sa femme Jessica) ? Haine du père bourgeois ? Idéal social ? Incapable d'en décider, Hugo s'avance finalement au devant des tueurs, en se proclamant lui-même "irrécupérable".

Le militant et son parti - Vers la Critique de la raison dialectique



En dépit de certain simplisme inhérent à la scène, en dépit même d'une densité anecdotique qui fait penser davantage à la littérature de gare qu'aux écrivains américains qu'il admire - Dos Passos, Faulkner, Hemingway - Sartre parvient à tenir attentif lecteur et spectateur grâce à une tension constante et à un montage à la fois simple et savant. Peu importe que Malraux soit allé plus avant dans l'animation de masses lancées dans l'action révolutionnaire - La Condition humaine, 1933 ; L'Espoir, 1937... Peu importe que Koestler, dans sa trilogie, ait fouillé plus profondément le personnage du militant aux prises avec son propre parti. D'un point de vue dramatique, Les Mains sales incarne puissamment les préoccupations d'un philosophe ancré dans son époque, soucieux de la liberté de l'individu au service de l'histoire.

Entre L'Etre et le néant (1943) et Critique de la raison dialectique (1960), Les Mains sales représente en outre ce moment où, entre le poids du Parti communiste français à la Libération et les interrogations de la guerre froide (à partir de 1947); Sartre marque une étape vers un marxisme repensé par l'existentialisme, tentative qui reste pour la postérité attachée au nom du philosophe. A noter que l'auteur n'autorisera qu'en 1976 la reprise de sa pièce, dans l'idée, semble-t-il, que sa  pensée est désormais suffisamment claire pour que l'image du communisme dans Les mains sales ne donne plus lieu à équivoque.
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(*) Sartre, par Francis Jeanson, Seuil, Ecrivains de toujours, 1955, pp 33 à 48. Dans ce livre (initialement "Sartre par lui-même"), F.Jeanson tente de rendre compte de la pensée de Sartre par l'étude minutieuse de l'ensemble de son théâtre.
  • Quelques scènes remarquables des Mains sales, dans la reprise de la pièce en 1976 aux Mathurins, vidéo INA 5 min : Lien
  • Francis Jeanson sur Wikipédia : Lien
  • Article de R.Maggiori sur F.Jeanson à l'occasion de sa disparition, Libération, 2009 : Lien
  • F.Jeanson s'exprime à la télévision à propos de son livre, vidéo INA 1955, 10 min : Lien

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