vendredi 4 décembre 2015

Philosopher après le 13 novembre : Myriam Revault d'Allonnes

Au matin du 14 novembre 2015, les journalistes, intellectuels et philosophes réunis pour conclure les Entretiens d'Auxerre portant cette année sur "Mensonges et vérités" conviennent de laisser de côté les interventions qu'ils avaient préparées pour apporter un point de vue, une lumière, une réflexion concernant les attentats de la veille au soir à Paris. Chacune, chacun s'exerce donc à son tour, sous la direction ou la coordination de Michel Wieviorka, à bâtir une approche quasi improvisée de l'événement. 

L'une des interventions les plus frappantes et celle de Myriam Revault d'Allonnes, qui nous invite d'emblée à revisiter la leçon de Hannah Arendt. Il s'agit en effet de "penser l'événement", selon l'expression de la philosophe germano-américaine, autrement dit, de penser ce qui nous arrive. Dans cette double expression, remarque Myriam Revault d'Allonnes,  il y a la conjugaison de deux exigences : celle d'organiser et de construire une pensée, mais, seconde exigence, de tenir compte ce faisant de l'ébranlement produit par le contenu de l'événement.

Penser l'événement, ce n'est donc pas faire un commentaire indéfini, en boucle, le nez sur les faits et leurs circonstances. Et ce n'est pas non plus, à l'inverse, prendre une position de surplomb, énonçant des généralités qui dissoudraient cet événement particulier. Penser l'événement, penser ce qui nous arrive, c'est précisément penser la nouveauté de cet événement, son caractère inédit. Ce qui dans l'événement fait rupture avec ce qui précède, et qui faisant rupture nous empêche de le ranger dans une chaîne de causalités qui en dissoudrait la nouveauté. le réduisant à des schémas préétablis.

Il y a alors nécessité d'examiner si nos concepts, nos catégories politiques par exemple, sont encore adéquats, encore aptes à dire l'ébranlement qu'a suscité l'événement. Par exemple la guerre, pensée traditionnellement comme affrontement entre États, ne convient plus aujourd'hui, à l'évidence : on est confronté à des individus ou des groupes qui eux font la guerre. Mais parler d'opérations de police n'est pas non plus suffisant. Parallèlement,le débat entre les exigences de la sécurité et celles de la liberté est à clarifier :il faut donc de quelque façon renoncer à opposer ces deux perspectives, comme si une certaine sécurité n'était pas l'exigence minimale permettant d'exercer le droit à la liberté.

Il faut prendre aussi la mesure d'une certaine dislocation du lien social dont l'événement porte la marque ou la menace. La fragilité de nos sociétés étant précisément leur difficulté à faire du commun. Or la stratégie de la haine qui veut s'emparer de cette fragilité naît elle-même de cette fragilité, dans cette fragilité, dans cette difficulté de penser le commun.

Cette nécessité de penser l'événement doit nous conduire enfin à penser les affects correspondant à l'ébranlement ressenti, les affects qui sont engagés dans l'événement, ceux-là mêmes qui soutiennent la société démocratique. Pensant celle-ci non plus seulement en termes de procédures, de régimes de fonctionnement ou de partage du pouvoir. Il y a ici une dimension de profondeur anthropologique et affective dont il faut prendre la mesure. Il a été parlé d' "effroi" par le chef de l’État. L'effroi, c'est ce qui dans la tragédie grecque apparaît brusquement, manifestant la dislocation du lien social, et combien les catégories conventionnelles s'avèrent obsolètes.

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Ce discours de la méthode, en quelque sorte, de Myriam Revault d'Allonnes, ce rappel du déplacement opéré par Hannah Arendt dans la pensée du vécu, on remarque comme il est en phase avec les  réactions les plus pertinentes qu'on a pu lire ou entendre à propos des attentats du 13 novembre. Un tourbillon d'idées, un brassage d'opinions, fondées ou non, ce n'est pas à proprement parler, si l'on veut tenir compte de l'exigence philosophique, une pensée...
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  • Entretiens d'Auxerre 14e édition 14/11/2015 : l'enregistrement de la matinée consacrée aux événements du 13 novembre est disponible sur le site d' AUXERRE TV sous la forme de deux vidéos d'une heure environ. L'intervention de 5 minutes de Myriam Revault d'Allonnes se trouve dans la deuxième vidéo à partir de la 55e minute (attribuée par erreur à Héloïse Hérété) : Lien :
  • Myriam Revault d'Allones sur France Culture : Lien
  • "Hannah Arendt penseur de la crise", par M.Revault d'Allones, Études, septembre 2009. Lien

jeudi 3 décembre 2015

Philosopher après le 13 novembre : Michaël Foessel

Le 19 novembre 2015 paraît une chronique de Michaël Foessel dans les pages du quotidien Libération. Son titre, "Le deuil ou la guerre", s'éclaire à la lecture du texte.

Deuil national


Michaël Foessel souligne d'abord combien le deuil public, en l'espèce deuil national est bienvenu après un événement terrible comme Paris en connaît le 13 novembre 2015. Une forme de deuil vouée à réunir deux sentiments voisins mais distincts : le chagrin des proches des victimes, et la tristesse de celles et ceux qui de plus loin ont compassion à leur égard. Et d'évoquer le spontané, lent et combien touchant défilé, sur les lieux marqués par la violence, des visages recueillis, des mains posant bougies ou fleurs pour en faire autant "d'éphémères monuments". Et dans l'obscurité de ce deuil, quelle consolation collective ?
Nous ne disposons plus d’un Dieu pour nous consoler, pas même d’un chant susceptible de faire l’unanimité des voix. Aucun grand récit, fût-il celui de la République, ne suffit à dépasser l’ensemble des chagrins dans la certitude que les blessures seront toutes guéries.

Si donc le deuil national s'ordonne autour d'un certain nombre de signes officiels et de cérémonies, l'improvisation, la spontanéité sont encore de mise, mêlant parfois des objet surprenants, des inscriptions inattendues à des témoignages, comme de populaires ex-voto qui traduisent "le désir de répondre, malgré tout, à l'appel".

Cet "appel" qu'évoque en passant Michaël Foessel serait à creuser : qui appelle ? les disparus, les malheureux survivants traversés de sanglots ? Et qui appelle à quoi ? Au silence, à l'action, à la pensée ? A être avec ? Naguère encore on se découvrait, on mettait bas casquette ou chapeau, comme disant muettement "je ne suis rien devant vous, que le malheur a frappé." Aujourd''hui que ce signe a perdu signifiance, tous ces gestes minuscules, non codifiés, préservent peut-être ce contenu, pour qu'il subsiste et se transmette d'une génération à l'autre : nous, vivants, que sommes-nous devant vous, que la mort, que le malheur a frappés ?

Le discours de la guerre 


Mais vite autre chose que le deuil parle pourtant, autre chose est dite. Presque aussitôt que les mots du deuil, c'est le discours de la guerre qui est lâché dans l'espace public, au risque de l'envahir . C'est que "ce discours donne en apparence un horizon plus tangible à nos chagrins, note Michaël Foessel [...] Le deuil durera trois jours [...], mais la guerre que nous devons mener est sans terme assignable."

Il faut donc faire attention à ce que le deuil et la guerre ne s'opposent pas comme "deux interprétations de l'événement". Que le second discours ne renvoie pas le premier dans l'insignifiance. Car s'il faut bien prendre des mesures urgentes devant une menace qui n'a pas désarmé, et peut-être même, avec tous les risques que cela représente pour notre espoir de vivre ensemble, entrer dans un "état d'urgence", il ne faut pas qu'on cesse de "[prendre] la mesure de ce qui a été perdu au cours de cette nuit insensée."

Le deuil "privilégie la tristesse et le besoin de la dire publiquement". C'est donc une action permettant de vivre une vérité sensible, une vérité du cœur, dans des formes collectives, mettant en jeu la cité, associant par là "la politique et le sensible, ce qui n’est pas une mauvaise manière de décrire la démocratie." A l'opposé,
La seconde [la guerre] considère que la douleur est d’abord une humiliation : au cours des attentats, seules la souveraineté, la force, la grandeur nationales auraient été blessées. C’est donc à elles de réagir en montrant que les Français sauront très bien (et très vite) atteindre une résilience qui les transformera en peuple armé.
Érigée en absolu, "cette interprétation ne s’oppose pas seulement à la première, elle la rend impossible." C'est que "le désir de consolation passe par des rapprochements imprévus que la prolongation de l’état d’urgence interdit." Puisqu'il est impossible bien évidemment de ne pas agir, de ne pas réagir, répondre à l'attaque en reprenant l'offensive apparaît comme le seul réaliste et sensé. Au risque de rendre le deuil ridicule, le chagrin humiliant. Et Michaël Foessel de conclure :

Le problème n’est pas celui de la fermeté dans la réplique : les larmes des citoyens ne promettent aucun répit aux terroristes. Pour les combattre, nous avons besoin d’armes réelles, de lois et de procédures, certes, mais aussi d’un attachement inébranlable aux libertés qui ont été agressées. Parce qu’elles s’attardent sur ce qui a été si cruellement mis à l’épreuve, les puissances du deuil fondent cet attachement d’une manière plus sûre que les discours de guerre.

 

Puissance de la consolation


Cette puissance de la consolation, que déploie Le Temps de la consolation, un livre publié récemment par Michaël Foessel, celui-ci nous propose donc d'en voir plus que la dimension inter-subjective, et d'accepter sa nécessaire dimension politique. Pris en considération, relevé, honoré, ce désir de consolation qui est le nôtre aujourd'hui, qui livre toute la fragilité de l'homme et sa grandeur, nous ouvre un avenir en commun plus sûr, quelque action qu'il soit nécessaire d'entreprendre sans tarder, que le seul discours de la guerre.
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  • L'article de Michaël Foessel dans Libération du 19 novembre : Lien
  • Le livre de M.Foessel, Le Temps de la consolation, Seuil, 2015, présentation de l'éditeur et extrait substantiel  : Lien
  • Arrticle de Wikipédia sur Michaël Foessel : Lien
  • Ecouter Michaël Foessel sur France Culture, le 25 novembre 2015 (45 mn) : Lien
  • Les interventions de Michaël Foessel dans Libération : Lien
  • Sur France Inter : Lien