dimanche 15 mars 2015

Réversibilité de l'amour

 
"Pourquoi tant de haine ?" titrait une revue hebdomadaire dans la foulée des événements violents de Paris en janvier 2015. "Pourquoi tant d'amour ?" semble répondre en écho une chronique de Libération du 13 février 2015 signée Paul B.Preciado. En apparence, pas de rapport, vu le titre de l'article, "Saint Valentin est une ordure". Pas de rapport ? Voire...

Histoire de l'amour


Comme certains philosophes, peu nombreux sans doute (on pense à Avital Ronel), la nécessité de raconter l'histoire du problème éclate : c'était en juin dernier, l'auteur se nommait encore Beatriz Preciado, elle se sépare de la personne avec qui elle vivait, avec qui elle pensait vivre toujours, et voici qu'une détestation s'installe. Non pas détestation de la personne aimée précédemment, non pas pleurs sur l'amour bafoué, mais détestation de l'amour même.
Pas suffisamment éloignés de saint Paul, nous étions habitués à parler, dans les politiques gay, lesbiennes et trans du «droit à aimer». Et voilà comment le fluide normatif de l’amour coulait en nous, les parias du système sexe-genre.
 Soit. En outre, cette recherche empirique inclut la confidence : connaissances et amis vivant en couple malgré des raisons évidentes de se séparer, contre séparation sans raisons évidentes : cela vaut remise en cause hautement philosophique :
Mais, nous nous sommes séparés et ils ont continué à être en couple. Ils ont choisi l’amour comme pulsion de mort. Nous avons décidé de ne pas croire en cet amour pour le sauver de l’institution couple. Nous avons choisi la liberté à la place de l’amour. Platon était un filou, Saint-Valentin une ordure et saint Paul un pubard (*)

Amour, pulsion de mort, dé-sublimation


 Il est vrai que tout cela est jeté sur le papier à la diable, et que l'auteur ne se soucie pas de nous entraîner dans l'articulation logique d'une démonstration rigoureuse. Au contraire, pastichant la Première Lettre aux Corinthiens :
«L’amour est cruel. L’amour est égoïste. L’amour ne comprend pas la douleur d’autrui. L’amour frappe toujours sur l’autre joue. L’amour casse. L’amour est grossier. Un sécateur est l’amour. L’amour est mensonger. L’amour est fallacieux. L’amour est avide. Un banquier est l’amour. L’amour est paresseux. L’amour est jaloux. L’amour veut tout. Une pompe d’extraction est l’amour. L’amour est vorace. L’amour est abstrait. Un algorithme est l’amour. L’amour est mesquin.[...]
Si donc l'amour peut être pulsion de mort, comme il est dit, c'est qu'amour est un mot flexible, sinon mensonger. Et puisque en outre dé-sublimation exprime le retrait de l'amour, le renoncement à lui, et quelque volonté d'extériorité à son égard, comment entendre la suite ?
 Paradoxalement, maintenant que je ne crois plus en l’amour, pour la première fois, je suis prêt à aimer : de manière contingente, finie, immanente, anormale. Je sens que je commence à apprendre à mourir


PEUT-ETRE FAUT-IL PENSER L'AMOUR COMME N'AYANT PAS D'EXTERIEUR.

Ou encore pas d'alternative, pas d'opposé. Fils de Poros et de Pénia, Indigence et Expédient, selon l'enseignement de Diotime rapporté par Socrate à la fin du Banquet de Platon, amour est l'autre nom de notre extrême dépendance. Seulement il en va de l'amour comme du corps en son sommeil : il se retourne. Comme de l'esprit à l'écart de l'écriture : il fluctue, jusqu'à s'étranger à lui-même, jusqu'à ne plus se connaître comme amour. Mais amour-élan fait lui-même l'unité de toutes les formes qu'il affecte, souligne Georg Simmel, fussent-elle contradictoires. A l'extrême, ce qu'on nomme haine serait ainsi amour énucléé ; indifférence, la contingence même de l'amour.

Pourquoi tant d'amour ? nous demandions-nous par antiphrase. Parce que l'amour c'est moi, c'est nous, en tant qu'indéliables les uns des autres. Et pourquoi tant de haine ? selon la question du journal. - Parce que l'amour est partout, et il arrive que tout élan il se retourne.

(*) Pubard, argot, pour publicitaire.
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Paul B. Preciado, "Saint Valentin est une ordure", Lien

Platon, Le Banquet : Lien

S.Jamet, une étude sur Philosophie de l'amour, de Georg Simmel : Lien

lundi 9 mars 2015

Simone Weil à Auxerre (1932-1933)

Entrée de l'ancien Lycée de jeunes filles, au 6 de la rue Michelet à Auxerre - photo JMP.

Après Le Puy en Velay (Haute-Loire), sa première affectation au sortir de l'agrégation (année scolaire 1931-1932), Simone Weil est nommée à Auxerre (Yonne) où elle enseigne durant l'année 1932-1933 au Lycée de jeunes filles de la rue Michelet. L'ensemble architectural en est rattaché aujourd'hui au Lycée Jacques Amyot voisin.

Bar des Sports, au 34 de la rue de Preuilly, à proximité de la piscine actuelle - photo JMP.
Née le 3 février 1909, Simone Weil  n'a pas encore 24 ans. Pour l'année scolaire, elle loue une chambre au-dessus du café des Sports, à l'extrémité sud (n°34) de la rue de Preuilly, où celle-ci se prolonge dans la Route de Vaux, A l'angle exactement de l'avenue Yver. C'est à vingt bonnes minutes à pied du Lycée de jeunes filles.

Leçons et inquiétudes allemandes



Simone Weil revient d'Allemagne; Berlin principalement, où durant l'été elle s'est efforcée d'observer la montée de l'hitlérisme et de comprendre l'écrasement du mouvement ouvrier.
"Les syndicats allemands sont avant tout des sociétés de secours mutuel. [...] Ils peuvent être entraînés par les masses comme des poids morts, c'est tout. [...] Je suis revenue d'Allemagne avec le sentiment que notre syndicalisme révolutionnaire n'a pas une signification internationale [...] En revanche, j'ai perdu en Allemagne tout le respect que j'éprouvais encore malgré moi pour le Parti. Le contraste entre ses phrases révolutionnaires et sa passivité totale est trop scandaleux. Réellement il me paraît aussi coupable que la social-démocratie. "

"Vous ne pouvez rien imaginer de plus fraternel, de plus courageux, de plus lucide au milieu d'une situation écrasante que les jeunes ouvriers de Berlin. Le niveau de culture des ouvriers allemands est aussi quelque chose d'incroyable..."

Elle publie là-dessus, notamment, un long article (1)

Enseignements de la philosophie, du latin, de l'histoire des mathématiques

"Ici [à Auxerre] ça manque jusqu'ici tristement de camarades. Je n'ai pas encore pris contact avec les organisations syndicales. J'hésite encore entre un syndicat unitaire M.O.R. (2) et un syndicat confédéré majoritaire. Pas de chance ! Pas de syndicats ouvriers. Mais sans doute, une cellule."
Dans la grande biographie qu'elle lui consacre, Simone Pétrement (3) nous apprend qu'à Auxerre Simone Weil aurait eu quelque 12 élèves en philosophie et 10 en latin. Elle assurera en outre des cours supplémentaires sur l'histoire des mathématiques. "De bien gentilles élèves, écrit à son amie Simone Weil, milieu très bourgeois [...] ce qui me fait attendre avec curiosité le moment des questions politiques. Mais la camaraderie des instituteurs de la Loire et de la Haute-Loire me manque cruellement. Et je regrette plus vivement encore les jeunes ouvriers allemands." "En attendant, j'ai les meilleures relations avec la classe."

Par contre, ses relations avec la directrice sont exécrables, et presque inexistantes avec ses collègues, qu'elle n'apprécie guère.

Alain, Descartes, Spinoza, Kant...


Selon la même biographe citant J.Cabaud (4) , son enseignement est tout imprégné de celui d'Alain,, mais c'est de Descartes, Spinoza et Kant qu'elle parle le plus souvent, avec recours à Marc-Aurèle, Rousseau... Elle cite volontiers poètes et romanciers, Balzac, Tolstoï, Valéry...

Quant à la religion Simone Weil considère comme Alain que la religion, même primitive, libère de la superstition, Concernant la liturgie catholique, "Les prières, les mots latins, se rapportent aux hommes et non à Dieu, et c'est parce qu'elles se rapportent aux hommes que ce sont de grandes choses." Elle considérait le christianisme, poursuit Simone Pétrement, comme une synthèse de l'esprit grec et de l'esprit de la Bible. [...] . Mais le Dieu dont elle parlait  alors n'était sans doute que le Dieu des philosophes, celui que l'homme cherche mais qui ne cherche pas l'homme." Par ailleurs Simone Weil tient à distance l'ascétisme, considérant comme Hegel que "la maîtrise de la nature corporelle constitue la condition de la liberté de l'âme."
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L'enseignement de Simone Weil à Auxerre semble avoir été bien reçu par les élèves, mais très mal par leurs parents, trouvant son influence détestable. A la rentrée suivante, la classe de philosophie est d'ailleurs supprimée, recueillant peut-on penser un nombre trop faible d'inscriptions.
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(1) "L'Allemagne en attente", La Révolution prolétarienne du 25 octobre, et les Libres propos d'Alain, les 25 octobre et 25 novembre. Lisible notamment dans Simone Weil, Oeuvres, Gallimard collection Quarto 2011.
(2) M.O.R. Minorité Oppositionnelle Révolutionnaire, fraction communiste du syndicat unifié des enseignants s'opposant à la direction de la C.G.T..U. trop subordonnée selon eux au P.C. Voir le syndicalisme des fonctionnaires jusqu'à la guerre froide, 1848 - 1948, par J.Siwek-Pouydesseau, PUS 1989, p. 173 : Lien
(3) Simone Pétrement, La Vie de Simone Weil, Fayard 1997. Présentation par l'éditeur : Lien
(4) Jacques Cabaud, L'Expérience vécue - Simone Weil, Plon 1957.
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