lundi 8 août 2016

Migrations, transgressions, mutations selon Paul B. Preciado


On peut lire les chroniques que Paul B. Preciado, philosophe et commissaire à la Dokumenta 14 de Kassel et Athènes, livre régulièrement à Libération, comme des billets d'humeur ou des notes de voyage... ce qu'elles sont. Mais ne sont-elles que cela ? Elles émanent d'un/e philosophe, et philosophe engagé/e dans une des migrations les plus radicales qu'il soit donné à un être humain de connaître, celle d'un sexe à l'autre, ou mieux d'un genre à l'autre. Et migration dont elle invente les mots pour en rendre compte.

C'est ainsi que dans le numéro du 27 juillet 2016, Paul B. Preciado exprime sa stupeur de retrouver, plus de 20 ans après sa première visite, les îles grecques de Lesbos et Mykonos. Dans les années 1980, explique-t-elle, Lesbos - l'île de la poétesse Sapho - était devenue la destination privilégiée des lesbiennes, et Mykonos celle des gays. Mais Lesbos a changé, étant devenue avec Leros et Chios "le premier lieu de destination des migrants en Grèce", témoin "de la criminalisation de l'immigration et de l'enfermement forcé des migrants dans des centres de rétention". Frontière militarisée, "vigilance d'Etat maximum précarité du corps du migrant maximum".

Or Paul B. Preciado se sent en forte résonance avec cette précarité frontalière. Naguère "construisant sa subjectivité en tant que lesbienne", et aujourd'hui "se fabriquant en tant que trans". "Ce sont des années de croisement. De la transition. De la frontière" L'île a changé.Paul B. PreciadoPaul B. Preciado a changé. Vertigineuse expérience du temps, mais pas seulement :
Alors que la plage d'Eressos était un lieu de prise de pouvoir et de re-signification du stigmate de lesbienne, le camp est désormais un espace d'altérisation, d'exclusion et de mort.
Il -y-a là un symptôme de ce que nous sommes, de ce que sont, aujourd'hui, nos frontières, c'est-à-dire nos sociétés. "Je ne sais pas comment témoigner, termine Paul B. Preciado; je ne sais pas comment alerter."

Le pire est en effet cette impression d'impasse et de non-retour où nous laisseraient aujourd'hui les constats les plus lucides. La notion de bio-politique, si incertaine soit-elle, que nous lègue Michel Foucaud, s'impose ici. Car qui a le pouvoir sur ces corps précarisés sinon les sociétés que nous formons, donc nous-mêmes de quelque façon ? De même qu'il n'était pas juste de maintenir un empire colonial au nom des valeurs que nous défendions, est-il juste aujourd'hui d'à ce point contraindre pour exiter ?

Ainsi les chroniques de Paul B. Preciado seraient-elles autant de jalons vers pensée, une politique mieux éclairées.
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  • Lire sur Libération.fr l'article "Voyage à Lesbos" : Lien
  • Les chroniques de Paul B. Preciado pour Libération : Lien
  • Paul B. Preciado dans Wikipédia : Lien

vendredi 5 août 2016

Albert Camus, "Métaphysique chrétienne et néo-platonisme"

Métaphysique chrétienne et néo-platonisme : ce texte de jeunesse permet d'appréhender très directement l'approche du christianisme que Camus définit pour lui-même au terme de ses années d'étude, position qui par la suite variera peu.

Pour l'auteur de ce mémoire de D.E.S. (Diplôme d’Études Supérieures), couronnant deux années de travail après la licence et mené à bien à Alger en 1936, il s'agit de comprendre comment la pensée chrétienne, en quête d'un système cohérent, "tente de se couler dans des formes de pensée grecques et de s'exprimer dans des formules métaphysiques qu'elle a trouvées toutes faites." |1224] (*) Cette problématique, remarquons-le, est celle qui règne à l'université à cette époque. Initiée par Ernest Renan (1823-1892), considérablement affinée par Alfred Loisy (1857-1940), on la trouve formulée plus récemment par Charles Guignebert (1867-1939), professeur en Sorbonne, auteur de  Jésus (1933), Le Monde juif vers le temps de Jésus (1935). La méthode est rigoureusement celle de l'histoire des idées, elle suppose de l'historien la mise entre parenthèses de tout point de vue personnel, favorable ou défavorable au christianisme, son sujet. Outre l'influence du professeur René Poirier, qui supervise son travail, on y devine aussi celle de Jean Grenier, son professeur de philosophie en "1e supérieure" (aujourd'hui terminale) [1220].

Dans cette perspective, le christianisme est vu comme un judaïsme hellénisé : au terme en effet d'une lecture platonicienne/plotinienne du corpus chrétien des origines à Augustin, (après qui le dogme chrétien est considéré par l'auteur comme fixé), la perspective s'impose à l'auteur..
Camus était un étudiant de valeur exceptionnelle, dira de lui le professeur Poirier, le plus remarquable de ceux que j'ai eus là-bas, et de très loin [...] Il était plus intime avec Jean Grenier, dont il avait été l'élève en première supérieure [...] Il n'était lié à aucune tradition religieuse, et avait mis pour toujours le problème de Dieu entre parenthèses. Par là, il était vraiment Algérien, l'Algérie étant alors, presque partout, déracinée spirituellement à tous les niveaux de la société. (**)

Un texte naturellement daté


Dissertation académique, certes, texte mineur bien évidemment -quoique d'excellente facture - dont il serait maladroit d'exagérer la portée. On n'en reprendra pas ici l'analyse, qu'on peut trouver ailleurs - voir le lien ci-dessous. On soulignera seulement que sa lecture ouvre à quelques remarques fort intéressantes.

D'abord, très au fait de la problématique qui lui est contemporaine, ce texte est par là-même daté Ainsi, on trouverait aujourd'hui que la place de Paul de Tarse est sous-estimée, et, en arrière-plan, l'importance au début de notre ère du judaïsme alexandrin  (avec Philon...), ainsi que l'enseignement hellénique de haut niveau prévalant à Tarse, où Paul trouve matière à des études rhétoriques poussées - n'allant faire auprès de Gamaliel, si le séjour à Jérusalem est avéré, qu'une sorte de "doctorat" en sciences judaïques. Nombre d'écrits chrétiens des premiers siècles sont alors inconnus, tels ceux qui seront révélés en 1945 par la bibliothèque copte de Nag Hammadi.

En outre, on trouverait que que la pensée d'Augustin, dont Camus signale l'importance, est abordée d'un point de vue psychologique qui ne suffit pas à appréhender l'ampleur d'une telle réflexion. Par ailleurs, le christianisme oriental est à peine évoqué : Camus s'intéresse évidemment au christianisme latin... En définitive, peut-être serait-on fondé aujourd'hui à renverser la problématique des années 1930, en disant que la pensée hellénique - largement diffusée chez les auditeurs les plus instruits des prédicateurs chrétiens - reçoit le message de ces derniers avec des outils de compréhension forgés durant quelque six siècles par le platonisme ?

Quoi qu'il en soit, l'essai d'Albert Camus dépasse largement l'enquête historique, et parvient à se situer de manière synthétique et intéressante au niveau des recherches philosophiques qui lui sont contemporaines en matière de "philosophie chrétienne" - comme celles des Gilson, Bréhier et Souriau citées dans sa bibliographie...

Camus et le "platonisme achevé" de Simone Weil


Un autre intérêt de ce texte d'Albert Camus est bien entendu de relire en miroir l’œuvre de Simone Weil. Si Camus, sur proposition des parents de la résistante, publie volontiers dans sa collection "Espoir", qu'il dirige de 1946 à sa mort chez Gallimard, les manuscrits posthumes qu'on lui soumet,  n''est-ce pas pour lui après l'intervalle de ces dix années comme une contre-épreuve de sa pensée ? Et n'y trouve-t-il pas, en outre, de quoi conforter sa propre opinion, selon la quelle la foi est quelque chose qu'on a ou qu'on n'a pas ? Si l'on accepte la mise en perspective de Anissa Castel-Bouchouchi des textes tardifs de Simone Weil, celle-ci considérerait en fin de compte le christianisme comme "le platonisme achevé"... Ce qui ne va pas sans soulever quelque objection : est-il prudent de négliger le mouvement de la pensée de Simone Weil, en considérant La Source grecque (1952), qui recueille essentiellement des notes en vue des causeries qu'elle donne à Marseille, comme le point focal de l’œuvre ? Lire encore à ce sujet l'article d'Emmanuel Gabellieri (lien ci-dessous).
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* A.Camus, Essais, Ed.Quillot, Pléiade, 1965. Repris dans Œuvres complètes, t.1.
** In Paul Ginestier, Pour connaître la pensée de Camus, Bordas, 1964, p. 18.
  • Analyse de Métaphysique chrétienne et néo-platonisme (Wikipédia)  : Lien
  • Charles Guignebert dans Wikipedia : Lien
  • Philon d'Alexandrie dans "La Maison de la philosophie" (Marseille) : Lien
  • Lire "Le platonisme achevé de Simonde Weil",d'A. Castel-Bouchouchi (2007) : Lien
  • Lire "La Source grecque et le christianisme" , d' E. Gabellieri, (2001) : Lien

mercredi 3 août 2016

'Les Mains sales' de Sartre, mise à l'épreuve d'une pensée


Les Mains sales esr l'une des pièces emblématiques de Jean-Paul Sartre. Elle est créée au Théâtre Antoine en 1948, c'est-à-dire peu de temps après la Libération. On trouve dans cette pièce, naturellement, bien des préoccupations de l'époque : le fascisme, l'Anschluss, le poids de l'URSS sur les partis communistes locaux... et d'une manière centrale, la question de l'assassinat politique. Enfin, pour la première fois, Sartre met en action un petit groupe de militants communistes, confrontés à la violence de "l'action directe". Leur trajectoire personnelle accusera une extraction de classe, une ambition personnelle ou une perception contrastée de l'action révolutionnaire. Mais c'est aussi le problème de l'intellectuel jeté dans l'action politique qui va intéresser Sartre au plus haut point.

L'action, l'engagement, l'entrée dans l'âge adulte


D'un point de vue philosophique, c'est la question de l'action qui dans cette pièce est fondamentale. Le passage de la réflexion à l'action, certes, dans le sentiment d'un devoir ; mais encore la compromission qu'elle entraîne avec les objectifs provisoires, susceptibles de réexamen, d'une organisation politique révolutionnaire . Par là, ce sont bien les thèses de L’Être et le néant qui sont mises à l'épreuve d'une dialectique théâtrale, grâce à des "types" campés dans un réalisme psychologique inspiré de la Gestaltpsychologie dont Sartre est familier. L'assassinat politique, dans un effet de loupe spectaculaire, réunit deux préoccupations majeures du philosophe : une situation au cœur de l'histoire contemporaine, et le problème de l'engagement.

Pour Sartre, on ne choisit pas réellement ses raisons d'agir, on choisit d'agir parce qu'on fait l'expérience d'une nécessité vitale. Mais toute action est impure, comme la cause qui la motive. On ne peut se mêler d'agir sans avoir les mains sales.

Francis Jeanson (*) remarque justement que Hugo, comme l'Oreste des Mouches (1943), veut accomplir "son acte" - c'est-à-dire son meurtre. [34]. Il ajoute :
Hugo, c'est un grand adolescent soudainement introduit parmi les hommes. C'est un Oreste plongé dans le monde moderne, dans un monde où il faut tenir compte d'autrui, où d'autres consciences vous investissent de toutes parts, où le sens même que vous pensez donner à vos actes vous est aussitôt dérobé, et ne revient vers vous que faussé, truqué, contaminé. Un monde enfin où la liberté aristocratique n'est plus viable, où le salut personnel n'a plus de sens. [34]
Et si ce passage à l'action était constitutif d'un passage à l'âge adulte ? "J'ai voulu représenter les tourments d'une certaine jeunesse, dira Sartre, qui, malgré qu'elle ressente une indignation très proprement communiste, n'arrive pas à rejoindre le Parti à cause de la culture libérale qu'elle a reçue. Je n'ai voulu dire ni qu'ils avaient tort ni qu'ils avaient raison [...]. J'ai simplement voulu les décrire."  [45]

Quelle place pour l'intellectuel dans la lutte révolutionnaire ?


La place de l'intellectuel dans la lutte révolutionnaire touche autant, en Sartre, le philosophe que le dramaturge. Hugo, en effet, est un jeune homme instruit, titulaire même d'un doctorat, inscrit au parti pour des raisons confuses à ses propres yeux, mais où domine le rejet du milieu bourgeois dont il est issu. D'abord rédacteur d'une feuille révolutionnaire, on le fait entrer comme secrétaire au service de Hoederer, afin de supprimer ce commissaire tenté par des compromis lourds de risques.

Le meurtre accompli, Hugo sort de prison apparemment blanchi, puisqu'un "Raskolnikov" a été supprimé à sa place. Or il importe que l'image de Hoederer demeure après sa mort celle d'un héros. Si Hugo parlait ? Est-il capable de se taire ? Est-il "récupérable", comme l'affirme Olga, qui s'en porte garante ? Mais à ce stade, les sentiments de Hugo sur son acte atteignent à la plus grande confusion. Jalousie (Hoederer s'intéressant de près à sa femme Jessica) ? Haine du père bourgeois ? Idéal social ? Incapable d'en décider, Hugo s'avance finalement au devant des tueurs, en se proclamant lui-même "irrécupérable".

Le militant et son parti - Vers la Critique de la raison dialectique



En dépit de certain simplisme inhérent à la scène, en dépit même d'une densité anecdotique qui fait penser davantage à la littérature de gare qu'aux écrivains américains qu'il admire - Dos Passos, Faulkner, Hemingway - Sartre parvient à tenir attentif lecteur et spectateur grâce à une tension constante et à un montage à la fois simple et savant. Peu importe que Malraux soit allé plus avant dans l'animation de masses lancées dans l'action révolutionnaire - La Condition humaine, 1933 ; L'Espoir, 1937... Peu importe que Koestler, dans sa trilogie, ait fouillé plus profondément le personnage du militant aux prises avec son propre parti. D'un point de vue dramatique, Les Mains sales incarne puissamment les préoccupations d'un philosophe ancré dans son époque, soucieux de la liberté de l'individu au service de l'histoire.

Entre L'Etre et le néant (1943) et Critique de la raison dialectique (1960), Les Mains sales représente en outre ce moment où, entre le poids du Parti communiste français à la Libération et les interrogations de la guerre froide (à partir de 1947); Sartre marque une étape vers un marxisme repensé par l'existentialisme, tentative qui reste pour la postérité attachée au nom du philosophe. A noter que l'auteur n'autorisera qu'en 1976 la reprise de sa pièce, dans l'idée, semble-t-il, que sa  pensée est désormais suffisamment claire pour que l'image du communisme dans Les mains sales ne donne plus lieu à équivoque.
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(*) Sartre, par Francis Jeanson, Seuil, Ecrivains de toujours, 1955, pp 33 à 48. Dans ce livre (initialement "Sartre par lui-même"), F.Jeanson tente de rendre compte de la pensée de Sartre par l'étude minutieuse de l'ensemble de son théâtre.
  • Quelques scènes remarquables des Mains sales, dans la reprise de la pièce en 1976 aux Mathurins, vidéo INA 5 min : Lien
  • Francis Jeanson sur Wikipédia : Lien
  • Article de R.Maggiori sur F.Jeanson à l'occasion de sa disparition, Libération, 2009 : Lien
  • F.Jeanson s'exprime à la télévision à propos de son livre, vidéo INA 1955, 10 min : Lien