Plus on relit l'Etranger, d'Albert Camus, plus frappe le déséquilibre flagrant sur lequel se construit ce livre remarquable. Quoi ! tant de place accordée au meurtrier, son mal-être, son procès, et si peu à sa vicime, "l'Arabe", qui au terme de notre lecture n'aura ni nom ni biographie ? Victime d'un destin, certes, ce Meursault, d'un trop de soleil, d'un sens si peu assis de la réalité des êtres et des choses, et trop aigu du ridicule des prétentions humaines à la moralité et à la justice... Mais du point de vue de "l'Arabe", comment se contenter de n'être que victime d'une victime ?
Une tragédie, donc, L'Etranger, en écho à Sophocle. Loin d'être une nouvelle illustration de l'acte gratuit à la manière d'André Gide, c'est une réflexion sur le peu de poids de la vie, de la moralité et de la mort, une méditation sur le déficit de signification d'un monde où rien ni personne ne répond à la requête d'infini de l'homme. Mais si peu que l'on veuille pousser ce sens de l'absurde chez Camus, qu'expose Le Mythe de Sysiphe, ne faut-il pas non plus laisser réclamer l'ouvrage par son époque ? 1942, c'est à la fois l'occupation allemande en France et la présence française en Algérie, double déséquilibre, double épreuve pour la pensée. Car la situation coloniale de l'Algérie n'est-elle que le cadre de l'action ? Ne serait-ce pas également la clef cachée de ce récit à la première personne ? La disparition de "l'Arabe", ne serait-ce pas la réduction symbolique de ce paradoxe vivant, d'une nation européenne imposant par son poids économique et militaire un idéal de liberté, d'égalité et de fraternité ?
La lecture que fait Kamel Daoud de L'Etranger est remarquable de pénétration. Il reprend le personnage de "l'Arabe" où Meursault l'a laissé, sans réalité sociale, sans témoins de son existence, sans sépulture même, et il fournit à tout cela par un récit à la première personne, celui du frère du défunt, qui vit en compagnie de sa mère un deuil impossible. Mais la symétrie générale du récit se décentre bientôt pour se fixer sur 1962, l'année de l'indépendance de l'Algérie, 20 années donc après le récit de Camus. La transposition est amère et convaincante, les qualités littéraires de l'ouvrage de Kamel Daoud sont grandes, jusqu'à faire de l'atmosphère de l'Algérie de notre époque une évocation peut-être caricaturale, en tout cas passablement désabusée.
L'important ici est de ne pas laisser échapper le sens profondément philosophique de cette reprise d'Albert Camus opérée à quelque 70 ans de distance par Kamel Daoud. L'épreuve de la politique et particulièrement de la violence sont à la source de ces deux textes littéraires. Une situation coloniale menacée pour l'une, une indépendance comportant son lot d'amertumes de l'autre, et la violence prenant possession de l'individu jusqu'au meurtre - meurtre qui ne peut dès lors qu'avouer son absurdité. Comme souvent, l'oeuvre littéraire apparaît ici en flèche, pour percer à propos de situations contemporaines l'opacité ou l'hésitation de la raison discursive.
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ExtraitLe lendemain du crime. Je n'ai rien fait [...] J'ai dormi pendant que ce peuple dévorait l'incroyable terre retrouvée. Ce furent des jours sans noms ni langage, je percevais les êtres et les arbres autrement, sous un angle inattendu, au-delà de leur dénomination usuelle, revenant à la sensation primitive.J'ai brièvement connu le génie de ton héros : déchirer la langue commune de tous les jours pour émerger dans l'envers du royaume, là où une langue plus bouleversante attend de raconter le monde autrement.. C'est cela ! Si ton héros raconte si bien l'assassinat de mon frère, c'est qu'il avait atteint le territoire d'une langue inconnue, plus puissante dans son étreinte, sans merci pour tailler la pierre des mots, nue comme la géométrie euclidienne. Je crois que c'est cela le grand style finalement, parler avec la précision austère que vous imposent les derniers instants de votre vie. [p.109-110]
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- Lire une réflexion de M.Alpozzo sur l'acte gratuit selon André Gide : Lien
- Voir une chronique de M.Payot sur Meusault, contre-enquête : Lien
- Consulter sur le même sujet un article de J.Tilouine dans Jeune Afrique : Lien
Kamel Daoud, Meursault, contre-enquête, 153 p, 19 €, [Barzakh 2013] Actes Sud 2014
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